
Nos villes brûlent désormais et nous continuons de regarder ailleurs.
« Qui aurait pu prévoir ? » Tout le monde ! Nous ne cessons d’être alertés par les scientifiques et désormais nous voyons les dangers pour la santé des plus vulnérables s’aggraver.
On peut comprendre la colère contre le gouvernement. Il fait preuve d’impréparation, d’improvisation et d’incompétence.
Bien sûr, il n’est pas responsable de la température qu’il fait, de même qu’il n’était pas responsable de l’apparition de la Covid-19.
Il est responsable en revanche d’une gestion en pure communication et en pure improvisation.
Il est responsable d’avoir dépensé plus de 9 milliards d’euros pour soutenir les énergies fossiles sans qu’on puisse trouver les dépenses nouvelles correspondantes en matière de réduction de notre dépendance des énergies fossiles.
Il est responsable d’avoir coupé 1,6 milliard d’euros, soit près des deux tiers de la dotation du Fonds vert, dont la mission est justement l’adaptation climatique.
Notre pays fait face à une menace à la fois imminente et durable. Météo France nous annonce des vagues de chaleur avec des pics à 50°C avec dix fois plus de jours de canicule par an à l’horizon 2100.
L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite. En quatre ans, la chaleur a fait plus de 200 000 morts en Europe, et, en France, elle tue désormais 5 000 personnes par an, plus que les accidents de la route.
La chaleur est un tueur silencieux et insidieux. Elle frappe les personnes âgées, les malades chroniques, les nourrissons, les femmes enceintes et les femmes plus généralement, les travailleurs exposés, et donc d’abord les ouvriers, les routiers, les travailleurs intérimaires ou indépendants des sociétés de livraison à la demande, les sans-abris, les habitants des logements mal isolés, bref tous les hypervulnérables que notre société semble préférer ne pas voir.
Elle aggrave les inégalités : quand on vit dans un appartement surchauffé, quand on travaille sur un chantier ou dans une cuisine, quand on dépend d’un transport non climatisé, la canicule n’est pas une gêne mais un danger. Les quartiers populaires sont surexposés aux phénomènes des îlots de chaleur. Les habitants y vivent dans des appartements ou des maisons plus petits, plus souvent mal isolés, et avec moins de moyens pour les rafraîchir, de véritables bouilloires énergétiques !
Avons-nous vraiment tiré toutes les leçons des vingt dernières années ? La réponse est non. Les plans existent, les alertes existent, les gestes de prévention existent. Mais notre pays reste encore dans la réaction, dans l’urgence. Toute la France est responsable, et au premier chef toute la classe politique. Comme sur tous les sujets, pourrions-nous enfin sortir des polarisations idiotes qui évitent de réfléchir et empêchent d’agir ? C’est le signe de la lâcheté et de la bêtise de notre débat politique.
Ce n’est pas l’atténuation du réchauffement climatique OU l’adaptation au réchauffement comme on a voulu le faire croire, ce sont les deux.
Ce n’est pas l’urbanisme de sobriété OU l’installation de la clim, c’est un panachage des deux. Et ce n’est pas parce que le RN parle de la clim que la clim serait devenue raciste.
Premier point, agir plus sur l’atténuation. Tous les climatologues le disent, c’est notre addiction aux énergies fossiles qui nous entraîne toujours plus loin dans un changement climatique hors de contrôle.
Tous les économistes le disent et tous les politiques le savent mais n’osent pas le dire, le seul moyen efficace pour nous libérer de notre addiction, c’est de taxer le carbone. Donnez-lui le nom que vous voulez, mais mettez en place une taxe carbone ! C’est ce qui a marché pour le tabac et mon gouvernement a été en première ligne de cette lutte pour la santé publique.
Je propose de la mettre en place. Je mesure ses coûts et ses difficultés.
Elle doit guider les choix des ménages et des entreprises et donc s’inscrire dans le temps long. Je suis favorable à une bande de fluctuation des prix de l’essence et du diesel. Ceux-ci ne monteraient pas au-delà de 2,50 euros, mais ils ne descendraient pas en dessous de 1,75 euro non plus, pour maintenir le signal d’encouragement aux alternatives, mobilités douces, véhicules électriques, transports en commun.
Elle doit être juste et s’accompagner d’une restitution sous forme de dividende carbone utilisable pour financer l’accès aux véhicules électriques et aux travaux d’isolation, avec une augmentation importante des dispositifs de leasing social et d’aides à l’installation de pompes à chaleur. Il est temps de passer à l’échelle !
Deuxième point, agissons plus pour l’adaptation à la chaleur et aux canicules, mais aussi à l’érosion des littoraux, aux risques d’incendie, et aux inondations. Car les événements extrêmes vont se multiplier. Il faut une grande politique d’aménagement du territoire.
Pour l’adaptation à la chaleur, il doit y avoir trois priorités : protéger les plus fragiles, transformer les lieux de vie et garantir la continuité des services publics.
Chaque commune doit disposer d’un registre à jour des personnes isolées, de messages d’alerte ciblés, de lieux de fraîcheur accessibles, de maraudes renforcées et d’un lien direct avec les services sociaux, les médecins, les pharmaciens et les associations. Je crois à la nécessité d’un droit au répit, c’est-à-dire l’accès des personnes vulnérables à un espace frais ou climatisé plusieurs heures par jour. Les hôpitaux, les maisons de retraite, les services d’aide à domicile et les secours doivent disposer de moyens suffisants pendant les épisodes de chaleur.
Une grande campagne d’information et de prévention sur les risques vitaux particulièrement encourus par les femmes s’impose également. Angle mort des politiques publiques, la santé des femmes est le grand absent de cette crise caniculaire. Si l’on sait que les chaleurs extrêmes exposent davantage chacune et chacun à des maladies telles que les infarctus du myocarde, les insuffisances rénales ou les pathologies cérébrovasculaires comme l’AVC, on ignore davantage, à tort, que les femmes présentent un risque de décès par AVC de 65% plus élevé que les hommes et un risque d’infarctus du myocarde de 50% supérieur à celui des hommes en période de canicule. L’explication est d’ordre physiologique mais également d’ordre politique et institutionnel : les femmes sont diagnostiquées plus tardivement en raison de leurs symptômes souvent mésestimés et minimisés par le grand public et par le personnel soignant. On ne peut pas fermer les yeux devant cette précarité de genre !
Pour chacune et chacun, dans les villes, il faut donc aussi plus d’ombre, d’arbres, de bancs abrités, de points d’eau, de bâtiments isolés contre le chaud (et le froid). Il faut végétaliser massivement les espaces mais aussi les bâtiments, construire avec des matériaux biosourcés, reforester, décarboner l'économie, freiner l'artificialisation des sols et protéger la ressource en eau.
Et cela commence par nos écoles.
1300 fermetures d’écoles. 4000 écoles aménagées. Quand des dizaines de milliers de nos jeunes passent les épreuves du baccalauréat, cela peut avoir des conséquences très concrètes sur leur avenir. Les directeurs d’administration courent acheter les derniers ventilateurs au magasin de bricolage pour les livrer aux écoles, des chefs d’établissement commandent quelques climatiseurs, parfois à leurs frais, pour que les collégiens ne suffoquent pas au brevet. Ce bricolage n’est pas digne de la République, et ce sont toujours les mêmes qui suffoquent. Dans les quartiers populaires, le bassin minier, les outre-mer. Cela nécessite une réponse ferme et ambitieuse de l’Etat, qui mobilise toutes les ressources à disposition. Les études le montrent : un bâtiment mieux isolé permet des économies budgétaires de l’ordre de 40% par an.
Nous consacrons 500 millions d’euros par an pour rénover nos écoles, issus de ce fonds vert divisé par quatre. Il faudrait 1,4 milliard annuel jusqu’en 2050 pour être à la hauteur. Voilà par exemple où nous pourrions réinvestir ces 9 milliards d’euros que nous économiserions en arrêtant de subventionner les fossiles. Sur le long terme, ce sera rentable pour l’Etat, car une école isolée est une école qui fait drastiquement baisser sa facture.
Le principe doit être la pleine autonomie des maires sur la politique d’adaptation, mais avec des moyens humains et financiers dédiés fournis par l’État en fonction des caractéristiques de la composition sociale, du bâti, des risques environnementaux locaux. Les politiques uniformes « la clim partout » sont absurdes. Abandonner les maires à eux-mêmes est cynique.
Pour les travailleurs, sur les chantiers, dans les restaurants, dans les rues ou dans les champs, il faut des pauses, des horaires adaptés, une organisation du travail revue en période de chaleur extrême. Cela suppose une grande conférence sociale de l’adaptation climatique du travail, sur la pénibilité thermique, son suivi et ses compensations. Là aussi, le droit au répit doit s’imposer.
Troisième point : l’anticipation. Essayons de ne pas avoir, comme trop souvent avec ce gouvernement, une crise de retard.
Voyons aussi la crise agricole qu’annonce cette succession de canicules pour cette année, dans un contexte déjà très difficile pour nos agriculteurs en raison de la crise pétrolière, et, à plus long terme, le besoin d’adaptation de notre agriculture à une France où le réchauffement dépassera sûrement 3°C, puisque nous nous réchauffons au double de la vitesse moyenne mondiale. Des dispositifs d’aides spécifiques seront nécessaires cette année, ils doivent commencer à être discutés dès aujourd’hui, avant la détresse.
Voyons le risque accru d’incendies que cela fait peser et la nécessité dans les territoires à risque de prendre des mesures de coupes préventives ou de débroussaillage pour éviter que des méga-feux traversent la France cet été.
Crise agricole, risque d’incendies ; derrière la chaleur pointe la question de l’eau. En 2022, près de 2000 communes ont frôlé la rupture d’eau potable, et la sécheresse a rendu nos forêts si combustibles que 72 000 hectares sont partis en fumée. L’eau deviendra bientôt, si nous n’agissons pas collectivement, le théâtre de tous les conflits. À nous d'organiser la paix de l'eau, à travers le partage des ressources dans la concertation et la justice, bassin par bassin, avec une puissance publique attentive.
Peut-être est-il temps de nous préoccuper de notre habitat commun ? Peut-être est-il temps de remettre en question le culte de la prédation, de la performance, de l'accumulation et de la compétition permanente pour redonner du sens à la sobriété, à la coopération, à la solidarité et à la qualité de vie. Et surtout de remettre au cœur du débat une question que notre époque évite soigneusement : quel sens voulons-nous donner à nos vies ? N’est-il pas temps d’adopter un nouveau principe moral fondamental : ne s’autoriser à faire que ce que l’on sait défaire ? Ce principe, inspiré des processus naturels, particulièrement de celui de l’humus, permettrait de porter un autre regard sur notre production, notre consommation, sur la constitution de notre bâti par exemple. N’est-il pas temps de cesser de créer de l’indécomposable, de produire ce qui ne peut pas être digéré, ce qui ne peut pas s’inscrire dans le grand cycle de renouvellement, voire de transformation naturelle ? Cela implique de révolutionner notre rapport à la production de plastiques, de PFAS, de déchets nucléaires. Cela implique de construire le bâti avec des biomatériaux, d’éduquer enfants et adultes à l’économie circulaire, à la permaculture, et ce jusque dans nos villes. L’heure n’est pas à une écologie punitive ni à une sobriété monacale, mais à une cohabitation féconde, consciente et responsable avec le vivant.
Je mesure le sentiment d’impuissance et d’angoisse que suscite cette vague caniculaire, ce désespoir des jeunes générations qui se sentent prisonnières d’un monde devenu invivable. Je veux leur dire qu’il n’y a pas de fatalité.
Nous avons déjà réussi par le passé à affronter des défis écologiques. Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle quand la déforestation massive semblait appauvrir les sols avec des conséquences catastrophiques, notamment dans les montagnes. Dans les années quatre-vingt du siècle dernier, face aux pluies acides, quand la puissance publique en concertation internationale a pu imposer les pots catalytiques sur les voitures. Dans les années quatre-vingt-dix, avec le trou de la couche d’ozone, en régulant diplomatiquement l’usage des gaz CFC. Même sur le réchauffement climatique, notre bilan est loin d’être nul depuis trente ans car nous avons déjà réduit nos émissions de 31%. La Charte de l’environnement, le Grenelle de l’environnement et les Accords de Paris ont été la preuve qu’une continuité transpartisane reste possible dans l’action publique.
Ce que nous avons réussi, nous pouvons le réussir à nouveau, à condition de renouer avec une politique d’autorité de la puissance publique, de justice sociale, d’éducation et de transformation maîtrisée.
Il ne s’agit pas de faire moins mal, mais de faire mieux. Et c’est possible.
La canicule n’est pas seulement une affaire de météo : c’est un test d’efficacité et de solidarité pour la République.
Dominique de Villepin
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