
Nous voici au jour d’après.
Les maquillages bleu-blanc-rouge ont retrouvé les tiroirs, dans l’attente d’une prochaine compétition qui nous fera vibrer collectivement au son de la Marseillaise. Les fan-zones plient bagage, les supporteurs rangent les maillots - qui gardent leurs deux étoiles. Nous sommes des millions, partout dans le pays, à avoir une pensée pour Didier Deschamps, qui nous a offert quatorze ans durant le meilleur de lui-même, avec qui nous avons vécu les victoires, les espoirs et les défaites. Il nous manquera, et nous souhaitons à son successeur un parcours aussi riche à la tête de l’équipe de France.
Dans l’étrange défaite que nous avons vécue, nous, Français, qui avons cru longtemps à la victoire, défaits par des Espagnols meilleurs tactiquement et par des Anglais profitant de nos faiblesses lors d’une première mi-temps épuisante et éprouvante, je veux dire ma fierté à ces enfants de France qui ont choisi de porter le maillot bleu dans cette compétition exigeante et difficile. Nous avons vibré à l’unisson grâce à vous, et c’est une victoire qu’aucune équipe ne pourra nous enlever.
Mais c'est d'abord de passions heureuses que je veux parler. De cette joie offerte, cette année encore, par les joueurs de quarante-huit équipes nationales, fidèles à la promesse originelle d'un football qui « unit le monde ». Et de cette immense fierté déposée dans nos cœurs par une magistrale équipe de France, qui, même face aux adversaires déployant les méthodes les plus hostiles, et nous avons tous le souvenir amer de ce match désespérant face au Paraguay, a su nous faire sentir match après match un peu plus Français.
Fierté pour le parcours de notre sélection, pour la puissance et l'élégance de son jeu, pour les vertus de discipline, de responsabilité et de confiance mutuelle dont chacun de ses membres a su faire preuve. Notre équipe nationale a soulevé l'enthousiasme bien au-delà de nos frontières, donnant à voir une France qui se projette vers le monde et embrasse tous les possibles, sans se laisser enfermer dans les peurs qu'agitent les déclinistes de tous bords.
L'exploit est humain, lorsque notre capitaine Kylian Mbappé et ses coéquipiers résistent en majesté aux provocations de leurs adversaires paraguayens, jusque dans l'après-match souillé par les propos injurieux de la sénatrice Céleste Amarilla. J'exprime ici aux joueurs, au président de la Fédération française de football, à ses dirigeants, au sélectionneur et à tout l'encadrement mon plus sincère soutien. L'exploit est collectif, lorsque, sous l'impulsion de Didier Deschamps, chaque talent, loin de s'effacer, trouve sa juste place dans une partition commune.
Joie, ensuite, car cet événement s'affirme comme jamais tel un immense divertissement planétaire : près de cinq millions de supporteurs dans les stades, six millions dans les FIFA Fan Festivals, des audiences cumulées dépassant les cinq milliards de téléspectateurs. Mais ce bonheur vibrant ne doit pas faire oublier les centaines de visiteurs refoulés du seul fait de leur nationalité, en rupture avec l'exigence d'accessibilité que doit porter cette grande fête populaire. Au Mexique, la présidente Claudia Sheinbaum a renoncé à sa place pour le match d'ouverture, refusant d'acter que seuls les plus nantis puissent accéder à un sport fondamentalement populaire.
« Le football est un observatoire privilégié des transformations qui traversent le XXIe siècle. »
Beaucoup de nations ont pu découvrir la joie de suivre leur sélection en Coupe du monde grâce à l’ouverture du championnat à de nouvelles équipes. Cette mondialisation du football ne saurait pourtant occulter les déséquilibres qu'elle recouvre, dans la gouvernance internationale comme sur le terrain : de nombreux internationaux sont issus des pays du Sud, et pourtant la quasi-totalité des équipes encore en lice après les huitièmes de finale demeuraient occidentales. C'est la répartition même des recettes du football mondial qui doit être interrogée, quand les retombées de cette édition atteignent le record de huit milliards d'euros.
Le football est bien davantage qu'un divertissement accompagnant l'histoire. Il est un observatoire privilégié des transformations qui traversent le XXIe siècle : rapports de puissance, flux migratoires, identités, rivalités géopolitiques.
Le phénomène n'est pas nouveau. La dimension géopolitique est consubstantielle à la Coupe du monde depuis ses origines. Au sortir du premier conflit mondial, le terrain se voulait un espace d'affrontement pacifique entre les nations, en substitution au champ de bataille. La désignation de l'Uruguay en 1930 disait déjà la volonté d'une nation de s'affirmer aux yeux du monde, et le souhait de la FIFA de s'émanciper des puissances européennes. Ce qui frappe aujourd'hui, c'est l'amplification de cet usage politique du sport. À la mondialisation du football répond désormais la footballisation de la mondialisation, tant le ballon rond rend compte des évolutions du monde.
De cette édition, je retire cinq enseignements.
Le premier : nous avons assisté à la Coupe du monde la plus géopolitique de l'histoire. Organisée pour la première fois par un pays hôte en guerre avec l'un des qualifiés, elle s'est tenue au moment où les États-Unis, réactivant la doctrine Monroe, cherchent à réaffirmer leur emprise sur le continent américain ; ils y ont d'ailleurs concentré le plus grand nombre de matchs. Instrumentalisation du tournoi par Washington, conflits toujours actifs, rivalités croissantes autour du contrôle du football mondial entre Occident, Golfe, Afrique et Asie : la Coupe du monde n'est plus seulement le reflet de la géopolitique, elle en est devenue l'un des terrains d'expression, et un espace majeur de personnalisation du pouvoir. Donald Trump y a effacé à maintes reprises les frontières entre pouvoir sportif et pouvoir politique, avec la complaisance de la FIFA, jusqu'à recevoir un « Prix FIFA de la Paix » et à obtenir la levée des sanctions contre le joueur américain Folarin Balogun. Ces décisions unilatérales n'ont suscité que peu de réactions de la communauté internationale. Lorsque les États-Unis ont refusé d'accueillir le camp de base iranien, seul le Mexique de Claudia Sheinbaum a permis d'y remédier, au prix d'incessants allers-retours pour la sélection. Là où la Russie en 2018 et le Qatar en 2022 avaient accepté d'ouvrir leurs portes plus largement qu'à l'habitude, le Mondial 2026 aura installé une porosité inédite entre l'arène sportive, la géopolitique et la personnalisation du pouvoir.
Deuxième enseignement : cette édition aura été le miroir du nouvel ordre mondial. Dans un monde devenu polycentrique, le football fonctionne comme un indicateur avancé des transformations géopolitiques : affaiblissement de la domination historique européenne et sud-américaine, montée en puissance des sélections africaines, affirmation sportive de l'Amérique du Nord, professionnalisation des fédérations dites périphériques. Mais ce miroir renvoie aussi l'image des tensions migratoires, entre ceux qui ont leur place sur le terrain de la célébration et les indésirables. Jamais un tel événement n'aura été marqué par de telles discriminations : l'arbitre somalien Omar Artan, élu meilleur arbitre africain de l'année, refoulé de Miami ; l'attaquant irakien Aymen Hussein, interrogé sept heures durant à l'aéroport de Chicago ; des cautions atteignant 15 000 dollars exigées de détenteurs de billets venus d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique centrale ; le « visa ban » frappant Haïtiens, Iraniens, Ivoiriens et Sénégalais ; des billets de finale vendus entre 2 800 et 6 400 dollars ; le risque permanent de rafles de la police de l'immigration.
Troisième enseignement : cette édition aura marqué l'entrée du sport dans l'anthropocène. Selon la plateforme de comptabilité carbone Greenly, le Mondial 2026 sera le plus polluant de l'histoire, du fait des déplacements internationaux des supporteurs et de l'élargissement du tournoi. Le défi est désormais d'inventer une compatibilité nouvelle entre universalité du sport mondial, prospérité et écologie. Il est lancé aux États-Unis et au Comité international olympique, à deux ans des Jeux de Los Angeles, comme à la FIFA et aux organisateurs du Mondial 2030, l'Espagne, le Maroc et le Portugal, auxquels s'ajouteront trois matchs du centenaire en Uruguay, au Paraguay et en Argentine.
Quatrième enseignement : l'affirmation nouvelle des identités multiples et de cette « nation-monde » qu’est la France et que nous aimons pour cela. Cette Coupe du monde n'a pas seulement raconté le football de demain ; elle a raconté le monde de demain. Un monde où les diasporas deviennent des acteurs internationaux à part entière, où les équipes nationales sont des espaces de circulation mondiale, où les appartenances sont plurielles, où les anciennes puissances coloniales exercent encore leur influence par leurs systèmes de formation. Beaucoup d'observateurs ont parlé du « Mondial des binationaux ». La France s'affirme comme la première terre de formation du tournoi : 99 joueurs nés en France y ont participé, dont 23 seulement sous le maillot bleu, les autres portant notamment les couleurs de l'Algérie, du Sénégal, de la République démocratique du Congo, de la Côte d'Ivoire, de la Tunisie ou du Maroc. Que ceci réponde aux propos racistes d’un ancien Premier ministre espagnol : notre pays n'est pas représenté par une seule équipe, il pourvoit à près de 10 % des effectifs du tournoi. Le Maroc, avec vingt de ses vingt-six joueurs nés et formés en France, en Belgique, en Espagne et aux Pays-Bas, se révèle sélection mondiale autant que nationale, expression d'une diaspora européenne devenue puissance footballistique transnationale. Son joueur le plus emblématique du quart de finale contre la France, Ayyoub Bouaddi, ancien capitaine des Espoirs français, a choisi le Maroc quelques semaines avant le tournoi. Ce choix dit simplement que l'on peut être pleinement français et profondément attaché au pays de ses parents ou de ses grands-parents. Le phénomène traverse désormais les familles elles-mêmes, à l'image des frères Guéla et Désiré Doué, représentant la Côte d'Ivoire et la France, après les demi-frères Boateng hier sous les maillots allemand et ghanéen. Le Canada de Jesse Marsch, enfin, a fait du recrutement des diasporas une politique sportive autant qu'une politique d'influence.
Cinquième enseignement : l'écriture d'un imaginaire alternatif, fondé sur l'ancrage et la précaution. Il est singulier de voir naître, depuis les terres de l'illimitisme, des gestes d'attention, de dignité et de soin dans ces instants où la fragilité entre par effraction. C'est le sourire de Kylian Mbappé, en parfaite maîtrise de lui-même, accueillant chaque provocation paraguayenne. C'est le choix si critiqué, et pourtant si respectable, de l'ailier belge Jérémy Doku, quittant temporairement la sélection pour assister à la naissance de son premier enfant. C'est Didier Deschamps rentrant en France pour les obsèques de sa mère, publiquement soutenu par ses joueurs et par la Fédération, à défaut d'un geste officiel de la FIFA. C'est la simplicité d'Erling Haaland, sa proximité avec les supporteurs, son respect des adversaires, sa fidélité à la sélection norvégienne malgré les sollicitations permanentes. C'est enfin Ståle Solbakken, le sélectionneur de la Norvège, traversant le terrain après la victoire historique contre le Sénégal pour embrasser sa femme Anniken, lui que l'arrêt cardiaque de 2001 avait plongé dans l'extrême vulnérabilité et privé de sa carrière de joueur. Autant d'affirmations d'un attachement aux origines, aux appartenances nationales et familiales, au sensible, face à la puissance économique et politique du football mondialisé. S'y ajoutent les premiers pas des femmes dans l'arbitrage, encore trop modestes avec 3,5 % des effectifs, et leur place grandissante dans les instances de gouvernance : le football cesse peu à peu d'être un récit exclusivement masculin, et nous devrons œuvrer collectivement à accentuer cette tendance. Cette force d'inclusion a d'ailleurs trouvé un écho à Paris même, où s'est jouée la semaine dernière la Coupe du monde de football unifié Special Olympics 2026, réunissant vingt-quatre équipes d'athlètes présentant une déficience intellectuelle.
Au croisement de ces tendances, la Coupe du monde 2026 aura été un condensé du XXIe siècle, incarnant, depuis les terres de la conquête et de l'argent consacré comme valeur suprême, les attributs de la toute-puissance autant que ses limites. J'y vois la primauté des écosystèmes sur les individualités, et la réaffirmation du rôle central des récits collectifs dans le fonctionnement de nos sociétés. J'en déduis la nécessité de redire combien le sport, et le football en particulier, savent fabriquer du commun, de la cohésion sociale, du mérite, du respect d'autrui et de la règle, là où la politique peine à les accomplir.
La France dispose pour ce faire d'un puissant vecteur de lien social, d'éducation et de formation : 12 000 clubs, 400 000 bénévoles, 2,2 millions de licenciés accompagnés par la Fédération française de football. Ce modèle vient de faire une nouvelle démonstration de son excellence. Sachons reconnaître celles et ceux qui œuvrent chaque jour en son cœur, dirigeants, entraîneurs, éducateurs, bénévoles, familles, médecins, préparateurs, supporteurs : tous ceux que l'on ne montre jamais méritent aujourd'hui notre gratitude et demain notre soutien. Sachons prolonger, après le coup de sifflet final, l'élan de solidarité et de fierté nationales que cette Coupe du monde aura fait naître. Sachons célébrer la force et la pluralité de notre équipe nationale quand elle perd autant que quand elle gagne, et reconnaître cette même force, cette même pluralité, chez tous ceux qui bâtissent notre pays. La France gagne quand elle est unie et rassemblée ; elle conquiert le monde quand elle est soudée ; elle repousse les limites quand elle assume de croire en elle-même et en tous ses talents. Car aucune victoire nationale n'appartient jamais seulement à ceux qui l'obtiennent ; elle appartient aussi à toutes celles et à tous ceux qui l'ont rendue possible.
Dominique de Villepin
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