La guerre de choix déclenchée par les États-Unis et Israël en Iran fait partie des seuils successifs franchis dans les dernières années qui nous rapprochent d’un monde brutal d’affrontements impériaux. Nous entrons dans une phase de guerre régionale, au sens plein, et cette guerre prend déjà la forme d’une guerre impériale, parce qu’elle est conduite sous l’idée qu’un ordre peut être imposé par la force, corrigé en permanence par la force, maintenu par la force. Elle franchit plusieurs points de non-retour : celui du droit international, celui de la diplomatie, en rompant des négociations en cours, celui de l’élimination extrajudiciaire assumée, que seules les dictatures avaient pratiquée à ce jour comme moyen politique acceptable.

Ici, l’illusion de la défense d’un peuple opprimé et massacré est mise au service de la domination à tout prix des États-Unis et de la sécurité à tout prix d’Israël. Qui peut croire un instant que Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont pour objectif principal l’avènement de la démocratie ? Signe de leur désintérêt, ils envoient le peuple iranien se faire massacrer par le régime, faute d’être prêts à envoyer des troupes au sol, seul moyen de renverser le régime. Sans oublier que jamais dans l’histoire une guerre destinée à instaurer la démocratie n’y est parvenue dans un pays de taille même moyenne. On veut nous imposer l’idée que cette guerre est illégale, certes, mais légitime. Je défends l’idée qu’elle est illégale, illégitime, inefficace et de plus dangereuse pour nous. La fin ne justifie pas les moyens ; au contraire, les moyens entachent la fin. Comment accepter le principe d’une guerre où ce sont toujours les autres qui paient : le peuple iranien d’abord, mais aussi les peuples voisins, et bientôt nos propres concitoyens à travers les chocs économiques et sécuritaires ?

Il n’y a pas de démocratie sans droit. Or toute cette guerre non seulement est contraire au droit international, mais est même menée contre le droit international. Comment ne pas mesurer l’absurdité des arguments des nouveaux bien-pensants qui disent que, puisqu’il y a des violations du droit international, le droit international n’existe plus ? Parce que des meurtres sont commis, le droit cesserait de s’appliquer ? Mais, en réalité, le droit est pour Donald Trump un signe de faiblesse et il ne respecte que la force. Faut-il rappeler que les États-Unis sanctionnent des juges de la Cour pénale internationale, y compris français ? Lorsque la règle recule, notre propre sécurité devient plus fragile. La règle n’est pas un luxe, elle protège les peuples, et c’est pourquoi elle protège aussi notre sécurité. Le droit international n’est pas une coquetterie, encore moins un héritage encombrant, c’est notre premier rempart. C’est ce qui empêche que le « deux poids, deux mesures » généralisé, la loi du plus fort, finissent par s’appliquer au Groenland, à l’Europe de l’Est ou même à l’intégrité du territoire français un jour.

Il n’y a pas de démocratie sans décision collective. Pas davantage d’alliance. Or les Européens semblent n’avoir été ni prévenus, ni associés aux démarches qui ont conduit à la guerre, de même qu’ils sont mis à l’écart de la soi-disant paix en Ukraine. Nous endossons une dérive sur laquelle nous n’avons aucune prise.

Il n’y a pas de démocratie sans une opinion éclairée par la raison. Or cette guerre est une tentation pour les médias car elle offre des mots tout faits pour les journaux, comme cette guerre « préventive » dont on se demande bien ce qu’elle pouvait prévenir. Elle offre des images et on sait depuis la Première guerre du Golfe que la guerre des missiles est télégénique et captive l’attention de son public. Elle offre, comme toujours, l’illusion des solutions simples à des problèmes compliqués.

Il n’y a pas de démocratie sans souveraineté nationale. La Charte des Nations unies est et reste inviolable, un point c’est tout.

Nous voyons ainsi se dessiner l’hubris impériale sous ses deux formes. Du côté américain, l’aspiration à la domination par la puissance, la tentation de substituer la contrainte à la procédure, de remplacer le cadre par la décision unilatérale. Du côté israélien, une logique de sécurité qui n’est plus seulement défensive, mais qui tend vers la domination et l’écrasement, partout où c’est jugé nécessaire, en profitant de la fragmentation et des zones grises, du Sud-Liban au Sud-Syrie, du Yémen aux autres interstices où l’État s’efface. On ne guérit pas les empires par d’autres empires. Remplacer une domination par une domination, c’est préparer la revanche. Et la revanche, nous la payons toujours, par ricochet, sur notre sol.

C’est un piège pour ce qui reste d’ordre mondial sacrifié à la réaction en chaîne de la prolifération nucléaire, de la course aux armements et de la violation généralisée du droit. Cette guerre est un danger concret pour les Français et les Européens, car elle leur impose l’essentiel des risques de répercussions. En cas de vague migratoire comme en Syrie en 2015, en cas de crise pétrolière comme en 1973, en cas de vague terroriste comme en 1985-1986, ce ne sont pas les États-Unis qui seront en première ligne. C’est le peuple français. Il est donc de la responsabilité des dirigeants de mettre en œuvre une politique étrangère fondée d’abord sur la sécurité des Français.

Il y a en Europe un grand vent de soumission. J’en veux pour preuve l’attitude d’Ursula von der Leyen à Turnberry à l’été dernier face à Donald Trump sur les droits de douane, la photo humiliante des dirigeants européens comme à l’école devant le Bureau Ovale, l’envoi d’une commissaire européenne à la rencontre du farfelu « Conseil de la Paix » de Donald Trump. J’en veux pour preuve les propos du chancelier Merz qui expliquait que si Donald Trump refusait de parler aux Européens, il pourrait toujours parler aux Allemands, pour trouver un accord.

Il y a en Europe et en France un grand temps de faiblesse. En 2003, la France avait le pouvoir de dire « non ». Cela ne permettait déjà pas d’empêcher, mais cela privait de légitimité et d’unanimité. Que peut la France aujourd’hui ? À force d’avoir dit une chose et son contraire, à force de se laisser chasser de tous les terrains d’influence, de l’Afrique au Moyen-Orient ou à l’Amérique latine, à force de laisser filer les dépenses et les déficits, elle n’a aucune marge de manœuvre souveraine. C’est le résultat de dix-neuf ans de renoncements depuis la réintégration de l’OTAN voulue par Nicolas Sarkozy, jusqu’à l’opération mal menée politiquement au Sahel.

J’en arrive à cette conclusion effarante pour moi. À la question : que peut aujourd’hui la France, que peut l’Europe, en Iran et au Moyen-Orient ? la réponse est « rien ou presque ». Nous ne pouvons ni ne voulons peser.

J’en tire deux actions indispensables.

La première action est immédiate, c’est celle qui doit permettre d’éviter la catastrophe annoncée de cette guerre d’Iran, soulager le peuple iranien, renforcer les mécanismes de responsabilité. D’abord, la France doit protéger ses ressortissants, sécuriser ses emprises, anticiper les chocs économiques et énergétiques : c’est le minimum dû à nos compatriotes quand la force des autres nous expose.

Mais il va ici falloir aller au-delà et assumer notre nouvelle faiblesse et faire cause commune avec d’autres puissances affaiblies, dans le monde et au Moyen-Orient.

Une coalition en Europe pour peser sur les messages profondément déséquilibrés et inquiétants qui viennent désormais de Bruxelles.

Une coalition au Moyen-Orient avec nos alliés et partenaires, pour les protéger au mieux des frappes de représailles iraniennes visant les intérêts américains dans la région. Cette coalition politique et diplomatique de retenue doit tracer un chemin hors de la guerre par tous ceux qui ne veulent pas cette guerre, parce qu’ils ont à en payer le prix. Pas une coalition militaire, mais une coalition de garde-fous.

Une coalition aux Nations unies pour porter la voix du droit international. À défaut du Conseil de sécurité bloqué, il faut s’appuyer sur la légitimité de l’Assemblée générale des Nations unies pour rassembler une majorité politique mondiale autour d’un principe simple : stopper l’extension, protéger les civils, rétablir la règle.

La deuxième action est existentielle. Nos armées ne sont pas en mesure de mener des actions autonomes, conséquentes et de haute intensité dans la durée, ce qui nous rend dépendants de nos alliés et d’abord de l’Amérique.

Nos réseaux de communication ne permettent pas d’assurer la souveraineté de nos données et de nos échanges et la maitrise satellitaire risque d’arriver dans une zone critique, nous rendant là aussi dépendants de la bienveillance américaine, voire d’entreprises privées.

C’est pourquoi aujourd’hui l’enjeu est de reconstruire la capacité d’action et d’initiative de la France. Nous devons devenir plus forts à notre tour, non pour manier la force contre les autres, mais pour la mettre au service du droit et de notre sécurité.

La France, c’est la démocratie ; et c’est pour cela que les intérêts des peuples ne nous seront jamais étrangers.

La France, c’est le droit international et le multilatéralisme. C’est pourquoi nous devons porter un projet de renaissance de la diplomatie globale et de l’ONU au lieu de la déclarer morte, voire d’en faire une vieillerie dépassée par quelques responsables politiques français.

La France, c’est l’indépendance. Cela suppose de nouer un véritable pacte de souveraineté nationale pour redresser l’ensemble de nos capacités. Cela repose sur une cohésion sociale retrouvée et cela exige de retrouver la justice sociale. Cela repose sur un État en ordre de marche pour garantir et réguler les souverainetés essentielles des Français. Cela repose sur une ambition d’avenir fondée sur une économie compétitive, innovante et robuste.

Dominique de Villepin