
Nous sommes cernés par les flammes.
Non seulement au Cap Ferret, à Fontainebleau, en Haute Marne où des maisons sont évacuées. Non, nous sommes tous cernés au sens moral. Notre passé part en fumée. Nos racines se calcinent. Notre avenir disparait derrière les fumées des incendies, s’évapore avec l’eau absente de la sécheresse historique. Les arbres centenaires sont la présence vivante des siècles parmi nous.
Des milliers d'hectares de forêts, de landes et de zones naturelles disparaissent en quelques heures. Avec eux, ce sont des habitats entiers qui s'effondrent. Des centaines de milliers d'animaux – mammifères, oiseaux, reptiles, amphibiens, insectes et une multitude d'organismes invisibles – périssent directement dans les flammes ou succombent dans les jours qui suivent, privés d'abris, d'eau ou de nourriture. Cette destruction dépasse largement la seule disparition d'espèces animales. Chaque incendie affaiblit les équilibres écologiques, réduit la capacité des sols et des forêts à stocker du carbone et retarde parfois pendant plusieurs décennies la reconstitution des écosystèmes. Le vivant tout entier est aujourd'hui une victime silencieuse des dérèglements climatiques. Les forêts ne sont pas un simple décor. Elles produisent de l'oxygène, stockent du carbone, régulent le cycle de l'eau, abritent une biodiversité exceptionnelle et rendent possible une partie des conditions qui permettent notre propre existence.
Partout où « ces chênes qu’on abat » brûlent, nous sommes laissés seuls et abandonnés, avec l’immédiat, avec le sans-vie – le béton, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et les écrans. Nous nous sentons enfermés dans un présent étroit, sans passé, ni avenir. Combien de gens vous ont dit, dans les dernières semaines : « ce n’est pas possible, on dirait la fin du monde » ? L’écrivain Alexis Jenni, si sensible au destin du vivant, a réagi aux incendies terribles de Fontainebleau avec cette belle expression : c’est Notre-Dame des Forêts qui brûle ! Oui ce n’est pas seulement du bois qui se consume, c’est un peu de notre âme.
Autre sensation nouvelle : aucune parcelle du territoire n’est désormais à l’abri de la catastrophe. Il y avait dans le passé une solidarité nationale de régions à risque faible, le Nord, l’Ile de France, la Bretagne, avec un sud méditerranéen confronté depuis longtemps aux risques. Il y a désormais, alors que plus aucune forêt n’est à l’abri, alors que certains prévoient les premiers mégafeux en France d’ici dix ans, le risque d’un repli de chacun sur le risque le plus proche, le sien. Le risque d’une lutte pour les ressources. Le risque d’intégrer la rareté comme une fatalité et d’agir en fonction d’elle.
Les effets du réchauffement climatique sont en train de dissoudre, dans l’espace, dans le temps et dans les esprits, ce qui constitue l’identité et la solidarité nationale. C’est en cela que j’ai parlé d’écogaullisme, parce que je sens avec angoisse l’urgence de reprendre la main sur notre destin national. Je me désespère d’un débat politique à côté de la plaque et des querelles de partis microscopiques faisant obstacle au rassemblement. La lutte contre le réchauffement et pour l’adaptation n’est pas une politique publique elle est un enjeu de souveraineté, de stabilité et même de survie. Si nous laissons l’Etat être englouti dans les flammes, alors, oui, nous serons vraiment à nu. Exposés aux catastrophes naturelles, exposés aux autres puissances, exposés au sauve qui peut des inégalités et des égoïsmes.
Je ne vais pas vous faire croire qu’il y a des solutions faciles. Un problème, une mesure, et on n’y pense plus ! Je ne vais pas vous faire croire que tout est de la faute de tel ou tel qui par commodité à annuler une commande de deux Canadair. Les Français ne sont pas des enfants, mais un peuple éprouvé et mûri par l’histoire.
La vérité, c’est que nous pouvons réussir à nouveau, parce que nous avons déjà réussi ensemble. Nous avons déjà réussi ensemble à surmonter un risque existentiel, comme en 1945. Nous avons même déjà réussi à faire face à un risque environnemental majeur, avec la reforestation au XIXe siècle, avec la lutte contre les pluies acides et le trou de la couche d’ozone au XXe siècle. Nous devons simplement être à la hauteur de notre passé, pour cela, il convient de ne pas le laisser brûler en silence.
La vérité c’est qu’il nous faut un plan pour rendre la France à nouveau habitable qui nous rassemble tous. L’enjeu n’est plus seulement d’éteindre les feux, il est de transformer nos territoires pour qu’ils restent vivables dans un contexte de dérèglement climatique. Face au nouveau régime climatique, la France a une nouvelle ardente obligation, celle de se doter d’une véritable stratégie nationale « France habitable 2050 », qui aura pour objectif de garantir des territoires capables de résister aux canicules et aux sécheresses, des logements adaptés aux nouvelles conditions climatiques, des forêts et des paysages plus résilients, une biodiversité protégée comme infrastructure essentielle, une gestion de l’eau fondée sur la régénération, une solidarité renforcée envers les territoires et les populations les plus vulnérables. C’est le Plan du XXI siècle, repensé autour d’instances de délibération telles qu’une Assemblée du Futur réorganisant le fonctionnement du Conseil Economique, Social et Environnemental, d’un centre d’information et de cartographie des risques et des enjeux qui mette l’Etat en maîtrise de l’information, car la statistique est déjà une stratégie.
C’est la seule condition du succès. Un plan qui envisage la transformation de la forêt française, la diversification des essences, les obligations de prévention, la réorganisation des services de secours. Un plan qui mobilise l’Etat, toutes les collectivités territoriales, les citoyens. La France doit continuer à renforcer les moyens de la sécurité civile, grâce à la modernisation des équipements, l’amélioration de la détection précoce grâce aux outils numériques et satellitaires, une coopération européenne renforcée et l’anticipation des risques dans les territoires exposés. C’est possible. Les recherches en hydrologie régénérative montrent que l’eau constitue la clé de voûte de l’adaptation. Restaurer le cycle de l’eau permet simultanément de limiter les sécheresses, les inondations, les incendies et les îlots de chaleur. Cela implique de restaurer les zones humides, ralentir les écoulements et favoriser l’infiltration de l’eau dans les sols, protéger les nappes phréatiques, développer les haies, l’agroforesterie et les sols vivants, restaurer les paysages en mosaïque qui ralentissent la propagation des incendies. C’est possible.
Nos forêts doivent également devenir plus résilientes, pour ce faire, nous devons promouvoir la diversification des essences, la réduction des monocultures vulnérables, le maintien des vieux arbres et des sols forestiers Le soutien au pastoralisme et aux pratiques permettant de limiter l’accumulation de combustible. C’est possible.
Au XXe siècle, la République a construit un modèle de protection sociale. Au XXIe siècle, elle doit protéger les conditions mêmes de la vie. Faire de la France un territoire habitable en 2050, c’est proposer un nouveau contrat avec le vivant : protéger les citoyens en protégeant l’eau, les sols, les forêts, la biodiversité et les territoires dont dépend notre avenir commun.
Si nous voulons nous redonner un avenir, commençons par là. Ressemons notre avenir. Les arbres que nous planterons demain ne seront pas seulement une forêt. Ils seront un acte de confiance dans la France qui vient.
Dominique de Villepin
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