Toute société en guerre se divise en trois groupes. Il y a le front, l’arrière, l’état-major. Quand ils travaillent ensemble pour que la première ligne puisse accomplir sa tâche, c’est l’union sacrée. Quand la victoire s’échappe, vient le temps de la division. L’état-major tend alors à masquer ses responsabilités en divisant le front et l’arrière. Il monte l’arrière contre le front en livrant en pâture les mutins qui expliquent les offensives manquées. Il monte le front contre l’arrière en les présentant comme des planqués. C’est ce qu’a connu la France en 1917, un moment de doute profond avant de retrouver la confiance. C’est aussi la logique du « coup de poignard dans le dos » qui permit à l’état-major allemand en 1918 de se déclarer irresponsable de la défaite et de repousser la faute sur l’abandon supposé des politiques. Cette légende a condamné dès le premier jour la démocratie de Weimar.
Notre société est en guerre sans le dire. Elle est en guerre contre le mal, un mal invisible, multiple qui s’appelle crime, ignorance, maladie, pauvreté. Et elle envoie au front ses personnels soignants, ses policiers, gendarmes et magistrats, enseignants. Et les résultats sont de moins en moins bons. Des meurtres épouvantables nous montrent les défaillances de la chaîne pénale. Des violences sexuelles d’une ampleur incompréhensible secouent des établissements scolaires, privés et publics, montrant la défaillance de la protection des enfants et du recrutement des personnels. Aux urgences en dix ans le temps d’attente a augmenté de moitié, passant de 2h15 à plus de 3h10. A l’école l’égalité des chances et la transmission du savoir régressent de façon mesurable.
Pire, la France découvre que le mal, ce ne sont pas des résidus, des manques, des accidents. Elle se rend compte qu’il y a quelque chose de structurel dont la politique ne parle pas et dont les médias ne disent rien. Parce qu’ils n’ont pas les mots. Ce que révèlent les derniers mois et années c’est une société travaillée par la prédation, par l’abandon, par la domination.
La prédation parce que les prédateurs ne sont pas seulement un accident de la nature, mais une évolution de l’esprit d’appétit, de profit, d’indifférence à l’humain qui se nourrit de toutes les défaillances, qui identifie tous les trous dans la ligne de front. Les enfants et les femmes sont les premières victimes, massives, d’un dispositif construit de manipulation, d’emprise, de coercition qui permet de cacher et poursuivre ses crimes. 160 000 enfants victimes d’atteintes sexuelles chaque année. Presque 10% d’une classe d’âge concernée d’après les enquêtes de victimation.
L’abandon parce que les liens sociaux se défont. La famille, le voisinage, les sociabilités. Les réseaux sociaux ont contribué à une épidémie de solitude. La santé mentale des jeunes est aujourd’hui en danger. Un quart des lycéens dit avoir des pensées suicidaires et cela devrait nous interroger sur ce que c’est que cette société qui n’a rien d’autre à offrir qu’un désir de mort.
La domination enfin, parce que nous mesurons que deux cents ans après le début de notre révolution française, nous n’avons toujours pas gagné la bataille de la liberté. Il y a toujours des formes de contrôle et de domination au sein de la société, notamment masculine, qui structurent l’ensemble de nos relations sociales. Toutes les lois d’affichage ne servent à rien tant que les normes sociales ne changent pas. C’est la source de la grande dissonance cognitive de notre monde qui peut s’appeler sentiment de déconnexion des élites, vu l’écart entre ce qui est dit sur les plateaux de télé et ce qui est vécu en réalité. Elle peut s’appeler le deux poids deux mesures et la loi du plus fort, qui est perçue par beaucoup, surtout ceux qui en souffrent, comme la seule réalité tangible. Au point que cela agace quand l’une ou l’un de ceux qui n’ont jamais à en souffrir font mine de la découvrir.
Dans cette guerre contre le mal, la France a aujourd’hui le sentiment terrifiant de perdre bataille après bataille. C’est le moment 1917 de notre Ve République. Et parce que nous reculons, l’état-major accuse. Il organise son irresponsabilité comme d’autres organisent l’insolvabilité. Devant les médias, les présidents et ministres s’excusent – d’avoir fait tout ce qu’il fallait. C’est bien en-haut que règne la culture de l’excuse. La bureaucratie qui envahit la vie de toutes les premières lignes, c’est cela : un acte de défiance envers les femmes et les hommes sur le front, en leur dictant la moindre action et non seulement l’objectif à atteindre, en les faisant avancer en quelque sorte la pointe du fusil dans le dos. Et un acte d’irresponsabilité, car la multiplication des ordres et contre-ordres permet d’en trouver toujours un pour couvrir l’état-major – ou le gouvernement- en cas de défaillance. Peu importe que les ordres soient inapplicables. Pire, c’est le but qu’ils le soient.
Aujourd’hui la vraie ligne de fracture de la société c’est celle entre la première ligne, la deuxième ligne et les élites, les 1% de la politique, des médias et de la fortune. La première ligne souffre et ne parvient plus à rendre le service attendu d’elle, que ce soit le service public ou le service marchand. C’est une aide-soignante qui se fait prendre à partie à l’hôpital à cause des temps d’attente. C’est une caissière de supermarché que l’on morigène parce qu’il faut ouvrir d’autres caisses pour raccourcir la file. Ce sont les serviteurs essentiels qu’on a célébrés pendant le Covid et oubliés dès le lendemain. Ils sont nombreux.
La deuxième ligne ce sont tous les employés, ouvriers, acteurs qui produisent ou préparent pour que la première ligne puisse agir. Ils ont l’impression que ce qu’ils font a de moins en moins de sens parce qu’on fractionne leur action, parce qu’on les implique dans des process toujours plus longs qui à la fin ne donnent rien. Ils sont en crise de sens.
Dans cette société qui perd, les 1% paniquent. Alors une fois de plus, ils divisent les 99% entre eux. Ils font sécession. Derrière des murs de ségrégation spatiale ou scolaire. Derrière des murs de papier, de mots et de médias pour le gouvernement. Derrière la désignation de boucs-émissaires commodes pour beaucoup de politiques. Derrière la formulation de propositions populistes outrancières comme Bruno Retailleau proposant une cour disciplinaire des magistrats composée de citoyens tirés au sort, dans un geste de populisme pénal qui rappelle Jean Paul Sartre à Bruay-en-Artois. Jugeons les juges ! voilà la logique du nouveau maoïsme vendéen.
Alors, dans ce temps difficile, nous avons besoin d’un moment Clemenceau. Un moment d’unité, d’autorité et d’espoir. C’est seulement par le rassemblement de tous, par la responsabilité de tous, par le réalisme de tous que nous pouvons conduire une politique qui enfin fasse reculer les fléaux de notre temps.
Dominique de Villepin
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