Embarquez à bord d'une montgolfière pour découvrir la Manche sous un autre angle © Radio France - Anthony Raimbault
Embarquez à bord d'une montgolfière pour découvrir la Manche sous un autre angle © Radio France - Anthony Raimbault

La souveraineté agricole est la première des souverainetés, la plus ancienne et la plus essentielle. Il faut pouvoir nourrir son peuple pour ensuite pouvoir nourrir l’humanité. La faim, nous le savons, a longtemps sculpté l’Histoire, et continue de le faire encore sur d’autres continents. C’est pourquoi j’ai voulu en faire le point de départ de mon enquête sur les souverainetés essentielles de la France et de l’Europe. Ni la guerre, ni la paix ne se gagnent seulement sur les champs de bataille. Elles se jouent aussi dans les champs de blé, dans la capacité d’un peuple à tenir par ce qu’il produit et par ce qu’il mange. L’Allemagne a perdu la Première Guerre mondiale lorsque le blocus et les pénuries ont pesé lourdement sur sa capacité à se nourrir. Les échanges agricoles sont pétris par la géopolitique : instabilité du Moyen Orient ou guerre en Ukraine, partout des mécanismes font s’envoler les prix en fonction des crises. Stabilité politique et sécurité alimentaire ont partie liée. J’entends par souveraineté agricole et alimentaire la capacité dans la longue durée qu’a un Etat de reposer sur ses propres forces pour nourrir sa population et la maintenir en bonne santé, en cas de besoin. Ce n’est pas une autarcie agro-alimentaire, mais une forme de la puissance fondée sur la résilience et l’adaptation. La souveraineté agricole française doit être un pilier fort d’une souveraineté européenne, la seule à l’échelle des défis du monde. La politique agricole commune doit redevenir un instrument stratégique de puissance et de protection. Le Mercosur, traité fantôme ressurgi du passé, est aujourd’hui le symbole d’une Europe décalée, incapable de prendre en compte la dimension stratégique de l’agriculture et préférant la traiter en termes comptables. Aujourd’hui, plus que jamais, à l’heure où des puissances achètent à tout-va des terres agricoles dans le monde entier, à l’heure où les grandes puissances lancent une guerre douanière pour contrôler des filières agricoles stratégiques, à l’heure où l’appétit pour le profit prend le pas sur la préservation de notre santé et de celle de nos enfants, l’avenir de la France, sa sécurité et celle de son peuple, restent encore et toujours liés à l’agriculture, même si celle-ci ne représente plus qu’une fraction de la production et de l’emploi national. Dans le monde de la rareté, l’accaparement des ressources agricoles devient une priorité des prédateurs.

Ces dernières années, ces derniers mois, je suis allé à la rencontre de chefs d’exploitation agricole, de viticulteurs, d’éleveurs, de céréaliers. Je suis allé à Damazan voir les viticulteurs. Je suis allé dans l’Yonne, rencontrer des éleveurs et des cultivateurs. De ces échanges, j’ai retenu, au-delà de la colère et de l’angoisse qui dominent chez presque tous, le sentiment d’une dépossession de leur propre vie et de leur propre métier. Cette dépossession est à la fois collective, c’est une perte de souveraineté, et individuelle, c’est l’impuissance à maîtriser sa vie en dépit d’un travail acharné, et l’injustice qui en découle.

La dépossession agricole collective, c’est le nom de la perte de souveraineté agricole.

C’est ce qui se passe quand une balance historiquement excédentaire plonge peu à peu jusqu’à un niveau proche de zéro, au plus bas depuis des décennies. C’est aussi l’usure des sols et l’épuisement de la biodiversité, qui annoncent des rendements plus incertains à l’avenir. C’est aussi la dépendance aux intrants étrangers. Au début des années 2020, la France importait la très grande majorité de ses engrais minéraux. C’est une vulnérabilité stratégique et, en réalité une dépendance énergétique masquée, car ces engrais exigent une grande quantité de gaz naturel. Et l’année 2022, avec la guerre d’Ukraine, nous a enseigné la violence des tensions que peuvent entraîner ces dépendances, lorsque les coûts des intrants ont flambé, mettant des milliers d’exploitations au bord de la rupture. Cette dépossession, c’est la disparition des agriculteurs, avec un nombre d’exploitations qui poursuit son déclin inexorable. Nous comptons autour de trois cent cinquante mille exploitations aujourd’hui, alors qu’il y en avait deux millions et demi au milieu des années cinquante. Et, si la tendance se prolonge, nous pourrions passer sous les trois cent mille à l’horizon 2030. Cela signifie une dépossession culturelle pour la France, pour qui la France paysanne est un pilier de l’identité. La dépossession c’est enfin la perte de substance de la politique agricole commune de l’Union européenne, qui ne sert plus assez un objectif commun de souveraineté, mais trop souvent un partage de subventions à modèle inchangé, au risque de l’anesthésie et au détriment de l’agriculture française.

La dépossession individuelle est plus brutale encore. C’est l’autre nom du malheur paysan.

Les agriculteurs et les agricultrices se sentent abandonnés à des dépendances multiples, de plus en plus compliquées et exigeantes. Ils se sentent impuissants face à une partie de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire, qui peuvent imposer un rapport de force du pot de fer contre le pot de terre. Ils se sentent impuissants face aux prêts bancaires qu’il faut rembourser pour équiper l’exploitation et la maintenir dans la course à la compétitivité. Ils se sentent impuissants face à un État qui multiplie les règles et les changements de règles, au lieu de stabiliser et d’organiser, mais aussi face aux géants et aux semenciers ou producteurs de produits phytosanitaires en position de quasi-monopole, qui finissent par les considérer en sous-traitants captifs. Ils se sentent dépossédés de leur rôle nourricier face à l’emprise de la « malbouffe » et à la sédentarité croissante. Ils risquent de se sentir bientôt impuissants face aux géants du numérique et de l’intelligence artificielle, à mesure que leurs services à l’agriculture vont transformer le métier en une « Agriculture as a Service », avec des agriculteurs cultivant leurs champs dans une dépendance aux plateformes et avec le risque de ne plus maîtriser ni leurs données, ni leurs choix techniques, ni le partage de la valeur. Ils risquent enfin, à l’avenir, de sentir se perdre le lien profond qui les unit aux Français, à mesure qu’une incompréhension commence à s’installer entre agriculteurs, aux marges de manœuvre toujours plus réduites, et consommateurs, aux exigences et aux connaissances toujours plus grandes.

Pourquoi cette dépossession. Comme souvent, c’est la perspective de l’Histoire qui nous le donne à voir. La faute originelle, c’est d’avoir articulé, après 1945, une politique de puissance agricole à tout prix avec une politique de pression maximale sur les agriculteurs. Pour le dire autrement, l’État des Trente Glorieuses a enrôlé de force les agriculteurs pour en faire les soldats du productivisme. On leur a imposé un remembrement qui, chez ceux qui s’en souviennent encore, a laissé parfois des cicatrices indélébiles. On les a obligés à renoncer à des pratiques culturales ancestrales et locales pour appliquer des logiques d’ingénieur, partout les mêmes. Par la force, celle de l’argent, celle des réglementations, parfois celle de la coercition, on a abattu les haies, recomposé les exploitations, dirigé les pratiques vers les engrais azotés et les pesticides. Edgar Pisani, l’un des architectes de cette transformation, dont il faut dire qu’elle a été un succès en multipliant les rendements par cinq ou six et en triplant la production de céréales, a lui-même reconnu, plus tard, combien cette modernisation avait été payée d’un prix humain et écologique. Et personne, depuis lors, n’a vraiment su arrêter la mécanique qui torture le métier agricole aujourd’hui. Résultat, on traite la question agricole par une succession de lois d’urgence – la prochaine est déjà en préparation au parlement- renonçant au passage à toute vision de longue durée, au détriment de tous.

S’en est suivi un rapport à la fois autoritaire et inepte de l’administration vis-à-vis des agriculteurs, qui plonge très loin ses racines dans notre État centralisé. Pour caricaturer, la France consacre de l’ordre de vingt-cinq à trente milliards d’euros par an d’aides publiques à l’agriculture, et pourtant beaucoup d’agriculteurs ont le sentiment d’être maltraités. C’est le paradoxe français. Nous aidons beaucoup, mais nous aidons mal. Nous aidons sans confiance, et nous aidons sans stabilité. Comment expliquer autrement qu’en dépit des prises de conscience et des bonnes volontés, rien ne change dans cette maltraitance institutionnelle. Les agriculteurs ne veulent pas être aidés, ni fonctionnarisés, ils veulent pouvoir vivre de leur travail et de leur métier.

Cette impression de dépossession bureaucratique culmine avec la gestion décentralisée du Plan de Compétitivité et d’Adaptation des Exploitations agricoles. Sous couvert de proximité, et au nom d’une décentralisation que je défends moi-même quand elle est la garantie de l’égalité, nous avons laissé les frontières régionales briser la solidarité nationale. Nous avons laissé s’installer une iniquité territoriale. Les agriculteurs du nord de l’Yonne me l’ont dit quand je suis allé les voir. Ils se voient refuser des aides et des subventions, alors qu’à quelques kilomètres seulement, leurs collègues de Seine-et-Marne bénéficient d’un meilleur appui, parce qu’ils sont situés dans une région dont les enveloppes sont plus conséquentes, ou dont les règles sont plus favorables. Il est urgent de repenser le modèle de subventions pour garantir un socle identique à tous, en lissant les budgets entre les régions excédentaires et celles sous tension. La souveraineté ne peut pas être une question de code postal.

L’agriculture française est un poids lourd lancé à pleine vitesse vers le précipice. Non pas parce que les agriculteurs conduisent mal, mais parce que le véhicule a été réglé pour accélérer quand il faudrait tenir la route. Le résultat de cette faute, française et européenne, c’est l’attrition constante du métier, comme dans une guerre sans bruit. La baisse du nombre d’exploitations n’est pas un accident démographique. La taille moyenne augmente rapidement, d’un hectare par an depuis le début du siècle. Elle est autour de soixante-neuf hectares en moyenne nationale. Cette évolution n’est pas un hasard. C’est le produit d’un système qui favorise structurellement l’agrandissement. La PAC, avec ses aides à l’hectare, a longtemps été une machine à agrandir les fermes, à pousser au rachat, à marginaliser les plus petites. L’horizon du productivisme, aujourd’hui encore, c’est la France des cent fermes, une France de quelques exploitations géantes, comme en Ukraine, comme au Kansas.

Le résultat, c’est la dévalorisation et la déshumanisation du métier.

On a laissé comme seule mesure de la réussite des exploitations l’augmentation constante de la production, l’augmentation du parc de tracteurs. On a fait de l’obéissance à l’injonction productiviste la seule mesure restante de l’identité agricole. On a laissé s’esquinter les santés des travailleurs agricoles, en taisant ces souffrances, puis en faisant peser la responsabilité de ces drames sur eux-mêmes, comme une double peine. Sous prétexte de progrès, on a créé de nouvelles servitudes, on a ignoré les enjeux de santé, là où machines, engrais et pesticides promettaient l’émancipation.

Le résultat, c’est la perte de vue croissante de l’intérêt général.

C’est la tragédie des communs qui se produit dans les situations de compétition pour des ressources limitées, mais qui ne peuvent être pleinement soumises à la propriété privée. Quand l’on privatise les gains mais que l’on socialise les pertes, l’eau, la biodiversité, la qualité des sols se dégradent. Les plus fragiles sont sacrifiés, et l’avenir est abîmé. Je parle des avenirs individuels comme de notre avenir collectif. Car la réalité de l’agriculture a toujours été celle des interdépendances, des fécondations croisées et de l’entrelacement des activités. L’agriculture est affaire de cycles, de l’eau, de l’azote, du carbone. Elle n’est pas une trajectoire linéaire décrétée depuis un bureau.

Je crois que nous devrions demander pardon aux agriculteurs pour cette œuvre de brutalisation, cette sorte de colonisation intérieure par laquelle le centre a imposé une vision unique à tous les terroirs. En dépossédant les agriculteurs de l’avenir qu’ils désiraient alors, en niant leur identité profonde, nous avons en réalité dépossédé la France de sa souveraineté agricole de long terme et de sa singularité. Nous avons mis le ver dans le fruit. Car l’une et l’autre souveraineté sont indissolublement liées.

Je crois que nous devrions avant tout nous engager à ce que l’agriculture soit l’affaire collective des agriculteurs. C’est la leçon que j’ai apprise de Jacques Chirac, la confiance réelle qu’il faut accorder aux agriculteurs. Affirmer enfin que nous voulons une agriculture par les agriculteurs, pas une agriculture qui s’impose contre eux. Car c’est la source d’une grande part de la résistance actuelle aux injonctions environnementales. Les agriculteurs entendent la même petite musique de la dépossession que leurs grands-parents il y a quatre-vingts ans, fût-ce pour des objectifs contradictoires. Ils entendent la même injonction à renoncer à leur identité et à en changer. Certains peuvent être tentés, par dépit, par désespoir, de réagir par la violence. Il faut condamner toutes les violences en démocratie et les associations environnementales ne peuvent pas être les victimes collatérales du ressentiment agricole envers un État maltraitant mais, pour autant, il faut entendre la souffrance qui s’exprime ainsi.

Je crois que nous devrions faire confiance aux agriculteurs pour assurer la souveraineté, la sécurité et la stabilité de notre agriculture. Rendons-leur ce pouvoir, et avec lui la responsabilité de la santé et de la durabilité de notre environnement. Donnons-leur les protections susceptibles de leur permettre d’assurer notre protection. Donnons-leur enfin des cadres législatifs ouverts et responsabilisants plutôt que des règlements tatillons. Délestons-les du fardeau administratif qui alimente toujours davantage leur découragement, voire leur désespérance. À la Nation, il revient de fixer les grands objectifs désirés. Il faut pouvoir nourrir le pays en cas de besoin sans dépendance vitale. Il faut garantir que, dans vingt-cinq ans, les sols pourront encore nous nourrir et que le climat nous laissera cultiver nos terres. Cela repose sur quatre piliers d’un nouveau pacte agricole entre la France et ses agriculteurs.

Premier objectif de la souveraineté agricole, la neutralité carbone.

L’agriculture représente près d’un cinquième des émissions françaises. Le net zéro en 2050 ne pourra être atteint que si les agriculteurs se mettent en première ligne et s’ils y gagnent, par la rémunération de l’agroforesterie, par l’augmentation des surfaces en légumineuses, par la réduction des dépendances aux engrais importés, par la méthanisation lorsqu’elle est encadrée et acceptable, par le déploiement des énergies renouvelables sur les terres agricoles dans des cadres qui respectent les paysages et les usages. Les baux ruraux de décarbonation permettant des partenariats entre industriels et exploitants pour louer des installations de méthanisation font partie des pistes concrètes pour avancer.

Deuxième objectif, la restauration de la biodiversité perdue au cours des dernières décennies.

Nous faisons face à un effondrement massif du vivant, insectes, pollinisateurs, oiseaux des champs. Les printemps silencieux seront suivis par des étés stériles. Il faut réduire de moitié l’usage total des produits phytosanitaires d’ici 2030, conformément aux engagements déjà inscrits dans nos politiques publiques, même si nous sommes loin du compte. Il faut restaurer des éléments fixes du paysage, haies, bandes enherbées, mares, bosquets, indispensables à la fertilité des sols et à la vie et fixer le principe d’un « excédent naturel » de la France qui évite l’épuisement et l’appauvrissement de l’environnement. C’est aussi, et d’abord, un enjeu de santé publique, notamment pour les agriculteurs, dont la littérature scientifique a documenté des risques professionnels plus élevés pour certaines pathologies graves. C’est un enjeu de santé publique pour les riverains et le monde rural, sur lequel nous ne pouvons davantage transiger. Le principe de responsabilité des producteurs de produits phytosanitaires doit s’exercer devant les tribunaux. Et nous devons dire la vérité. Cette transition a un coût et peut peser sur les volumes. Cela exige une discussion à cœur ouvert sur les transferts sociaux nécessaires, sur la rémunération des services environnementaux rendus par l’agriculture, et sur la protection des ménages modestes clients potentiels de l’agriculture française.

Troisième objectif, la stabilisation du monde rural et de la démographie agricole.

Cela doit conduire à redresser la barre et à viser cinq cent mille exploitations agricoles en 2035, en maintenant un modèle d’exploitation à taille humaine et à direction familiale représentant la grande majorité de cet ensemble. C’est ambitieux. Cela signifie faire mentir les prévisions de déclin, et rompre avec la pente actuelle. Ce type d’exploitation, enraciné dans notre histoire et dans nos familles, doit être sanctuarisé et soutenu par des règles successorales adaptées, par un statut fiscal et social protecteur, par l’accès à des aides aux services environnementaux, par la labellisation et la qualité, et par la structuration de la diversification des revenus.

La démarche qualité, née en France en 1935 avec la première AOC, est l’un des joyaux de notre modèle. Symbole de son élargissement, l’Institut national des appellations d’origine, consacré aux vignobles, est devenu sous mon gouvernement, en 2006, l’Institut national de l’origine et de la qualité, désormais consacré aux produits agricoles, agroalimentaires et forestiers.

Il y a également un enjeu massif de valorisation des métiers agricoles et de formation des jeunes agriculteurs, comme de soutien à l’installation. Il faut concentrer les aides sur les premières années, et conduire une politique d’accès graduel au foncier, à travers des foncières publiques et populaires d’achat de terres, des mises en baux de location-vente, des contrats de développement autour d’installations à taille humaine et bien intégrées dans leur environnement. Une part croissante des nouveaux installés n’a aucun lien avec le monde agricole. C’est une chance, à condition d’organiser formation, accès au foncier et accompagnement. Et avec les départs à la retraite attendus dans la prochaine décennie, il faudra recruter plus largement et susciter de nouvelles vocations, y compris en ouvrant davantage nos lycées agricoles à ces publics nouveaux. Il s’agit également d’y formaliser une offre de formation de la transition énergétique voire l’établissement de « fermes territoriales » d’expérimentation et de formation destinées à la diffusion des méthodes de décarbonation.

La beauté de nos terroirs est notre fierté, notre identité et notre héritage.

Nos paysages, qu’ils soient icaunais, lot-et-garonnais, basques, creusois, martiniquais, ne sont pas des décors naturels figés, mais le fruit de siècles de travail manuel, d’aménagements, de réflexion et de transformations. Sans l’éleveur, sans le céréalier, sans le vigneron, nos territoires retournent à la friche et notre attractivité s’effondre. Je veux reconnaître l’agriculteur comme le premier architecte de la France et de nos liens sociaux. C’est une mission d’entretien d’un patrimoine vivant que nous avons en partage. C’est un service rendu à la Nation tout entière, qui fixe le tourisme, l’emploi et la fierté dans nos communes rurales. Protéger notre souveraineté agricole, c’est protéger le visage de la France.

Quatrième objectif, le redressement de notre compétitivité agricole en Europe et dans le monde.

Cela doit viser un excédent agricole et agroalimentaire de dix milliards d’euros, non comme un fétiche comptable, mais comme un signal de souveraineté retrouvée et de valeur ajoutée regagnée. Loin des promesses européennes, la concurrence est aujourd’hui faussée en faveur de produits hors Union européenne, soumis à moins de contraintes pour les émissions de carbone comme pour les pesticides. Il faut rétablir l’équilibre par des contrôles, par la traçabilité, par des clauses miroirs, et par l’extension graduelle du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières aux produits agricoles en s’appuyant sur le fait que ce mécanisme existe déjà pour certains intrants, notamment les fertilisants. Assumons une diversification des formes d’exploitation, répondant séparément à des besoins distincts, en renforçant le statut entrepreneurial des exploitations tournées vers l’export, à condition que la compétitivité ne s’obtienne pas au prix de la santé et des biens communs comme l’eau. Dans l’élevage, la concentration est déjà très forte. Une minorité d’exploitations concentre une part majeure des animaux. Des dispositifs fiscaux ou de leasing d’équipements doivent permettre l’innovation constante et le maintien d’une forte compétitivité. Ces exploitations doivent en contrepartie assumer des exigences plus élevées en matière de traçabilité, de contrôle et de responsabilité en termes d’impact sur l’environnement et la santé. Mesurons aussi que l’essentiel des problèmes de compétitivité de la ferme France sont les problèmes généraux de compétitivité de la France : cherté de l’euro par rapport au dollar qui pèse sur les exportations, lenteur de l’établissement de règles mondiales sur la tarification du carbone, volatilité du marché de l’énergie, coût relatif du travail pesant sur la compétitivité intra-européenne. C’est sur ces axes de politique économique générale que les agriculteurs nous attendent aussi.


Mais en définitive, toute l’approche se résume à une réhabilitation et une responsabilisation du métier d’agriculteur et d’agricultrice.


Premier axe, laisser s’exprimer la diversité dans le métier.

Cela signifie soutenir, accompagner et favoriser la féminisation de la profession en traitant les problématiques spécifiques : double charge de travail plus fréquentes, car plus souvent amenées à fournir le revenu d’appoint du ménage, charge mentale plus importante lorsqu’il s’agit d’assumer un rôle d’aidante auprès d’un proche vulnérable, explosion des familles monoparentales, manque de visibilité, représentations sociétales, absence de statut, situations plus délicates en cas de divorce ou en cas de veuvage, nécessaire adaptation du matériel, besoins spécifiques de santé. Les sujets sont nombreux et trop souvent passés sous silence. Les femmes représentent moins du tiers des actifs permanents agricoles, et leur part continue à décliner. Leur présence décline donc inexorablement. Pourtant, leur envie d’entreprendre va croissant. Ce que traduit l’augmentation de la part des cheffes d’exploitation qui est passée de moins d’une sur dix exploitations en 1970 à environ un tiers aujourd’hui. Les femmes sont considérées comme l’avenir de la profession. Les inégalités entre les femmes et les hommes dans l’exercice des métiers agricoles et dans l’accès aux responsabilités imposent des mesures fortes.

La filière bio n’est ni une concurrence, ni une contrainte pour l’ensemble du monde agricole. Elle représente aujourd’hui environ dix pour cent de la surface agricole utile française et autour de soixante mille exploitations. Elle mérite d’être soutenue partout où elle offre des solutions, des possibilités de circuits courts et de la vitalité dans des terroirs complexes. Depuis 2001, l’Agence Bio porte précisément cela, l’information des consommateurs, le suivi statistique de la filière, et la gestion du fonds Avenir Bio destiné au développement de la production biologique. Pour relancer une filière en difficulté, il faut d’abord un contrat d’objectifs pluriannuel sanctuarisé. La bio ne se pilote pas à l’année fiscale, elle se pilote à l’échelle des conversions, des investissements, des débouchés. Les acteurs n’ont pas besoin d’un État tuteur. Ils ont besoin d’un État constant. Ensuite, une gouvernance robuste. Si les contributions des interprofessions sont insuffisantes, on les met face à leurs responsabilités, mais on ne fait pas payer ce déficit de maturité à l’outil public. On rééquilibre, on contractualise, on exige.

Deuxième axe, renforcer la place des agriculteurs dans les rapports de force sociaux.

Il s’agit de rétablir un pouvoir collectif face à la grande distribution. Cela exige un système fort de coopératives, un mouvement historique, profond et enraciné, qui a fait la preuve de sa force et de son adaptabilité. Les associations de producteurs doivent devenir des interlocuteurs obligatoires pour la grande distribution afin d’empêcher les négociations inégales. Les manquements aux règles françaises de centrales d’achat européennes, qui permettent aujourd’hui de contourner les centrales d’achat françaises pour une part très importante des volumes, doivent engager la responsabilité des enseignes de grande distribution qui y recourent. Le pouvoir collectif, c’est également la capacité de mieux représenter les intérêts divers au sein de la profession à travers la transformation de la gouvernance et des modes d’élection des chambres d’agriculture départementales afin que tous les types d’exploitation y soient réellement représentés. Il s’agit enfin de rétablir les solidarités internes à une profession consciente de son unité profonde, en assumant que les écarts de revenus sont devenus trop grands et qu’une agriculture durable suppose un minimum de justice économique entre ses membres.

Dans les mobilisations agricoles depuis 2023, la question du revenu s’est imposée comme une question de formation des prix autant que de volume de production. Garantir la souveraineté alimentaire suppose donc aussi de sécuriser le revenu des exploitants face à la volatilité croissante des marchés, en renforçant les mécanismes de contractualisation, de partage de la valeur au sein des filières et de couverture des risques, voire en ouvrant sans tabous la question de la garantie de rémunération et des prix planchers, à volume d’aides total constant.

Troisième axe, renouer le lien des agriculteurs et des agricultrices avec les territoires et les habitants.

À l’heure où nous manquons encore d’une traçabilité complète et lisible de l’origine de ce que finance l’achat public, la stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat doit être poussée plus loin. Il faut développer des instruments de commande publique, et organiser des débouchés de souveraineté, cantines, hôpitaux, administrations, pour des produits agricoles français à prix accessibles, notamment pour les Françaises et les Français vivant dans la précarité alimentaire.

Il est temps de déclarer la paix au monde agricole.

Car nous avons des batailles à mener en commun dans le monde de la rareté qui s’ouvre devant nous. La firme et la ferme, le bio et les baux, nous aurons besoin de réconcilier toutes les forces. Si le secteur continue à maintenir ses positions et à laisser progresser ses dérives internes, il viendra heurter de plein fouet le mur des crises sanitaires, climatiques et commerciales. Si le secteur s’adapte à une transformation mondiale demandant toujours plus de produits de qualité pour répondre à la demande des nouvelles classes moyennes émergentes, et si la France maintient l’image de la Ferme France comme un haut standard global, fidèle à la volonté des agriculteurs eux-mêmes, alors la France peut non seulement regagner les places perdues, mais retrouver sa vocation de puissance paysanne globale.

Dominique de Villepin