Simon Hantai, Tabula, 1980
Simon Hantai, Tabula, 1980.

Nous sommes en train de changer de monde.

Nous tournons la page de l'illusion d'abondance qui a structuré le monde durant trois quarts de siècle, portée par l'exploitation des énergies fossiles et des ressources irremplaçables de la planète, par la sophistication financière d'une économie mondiale qui vit à crédit, et par la mondialisation des chaînes de production, qui a conduit en France et en Europe à faire prévaloir les consommateurs par rapport aux travailleurs.

Aujourd'hui, les limites d'un monde contraint par la triple limite écologique, démographique et géopolitique, marqué par les systèmes de prédation et de compétition, nous obligent à repenser en profondeur notre modèle social, parce qu'il vient heurter de plein fouet les équilibres sur lesquels reposaient nos sociétés depuis la Libération. Il vient bouleverser les rapports entre travail, capital et innovation, accentuant les inégalités de revenus, de patrimoines, réintroduisant la rente au coeur des leviers de fortune, fragilisant les protections et les sécurités que l'Etat-Providence avaient érigées comme des barrières depuis 1945.

Il nous faut ouvrir un nouveau chantier, pour inventer une doctrine sociale du XXIème siècle capable de répondre à ces bouleversements. J'ai repris la plume pour proposer un chemin, pour poser des réflexions, pour imaginer des pistes et des solutions. C'est une pensée en débats, en mouvement. J'entends que vous soyez le plus grand nombre à vous en saisir, pour réfléchir, avec moi, avec la France Humaniste, pour tourner la page d'un monde qui se meurt et pour imaginer ensemble le nouveau modèle social.

Le monde est en train de basculer. Et la société française est engagée dans une métamorphose accélérée. Ce n’est pas un choix mais un processus historique dont nous sommes déjà les passagers. Regardons un instant en arrière vers ce qu’était la France il y a quatre-vingts ans, mesurons les transformations du travail, de la famille, des corps intermédiaires qu’il a fallu pour qu’elle soit ce qu’elle est aujourd’hui. Demandez à vos aînés les changements dont ils ont été les témoins privilégiés. Le remembrement des campagnes, le déclin des cheminées qui fument, le tout-automobile, les grands ensembles. Projetons-nous maintenant vingt ans en avant. Il est probable que les mutations seront aussi intenses, mais accomplies dans un temps quatre fois plus court.

C’est d’abord sous l’effet de la technologie qui, ayons l’humilité de le reconnaître, nourrit la science-fiction, mais limite sérieusement la prospective.  Qui aurait dit dans les années 80 que nous n’aurions pas de voitures volantes et de colonies lunaires ? Qui aurait dit, en l’an 2000, qu’un quart de siècle plus tard nous vivrions tous le nez rivé à d’étranges smartphones nous connectant à la Terre entière, nous donnant accès à la bibliothèque mondiale, servant à tout en somme sauf à téléphoner ? Aujourd’hui les nouveaux matériaux, les nouvelles sources d’énergie avec la fusion nucléaire dont les premiers kilowattheures seront peut-être commercialisés d’ici les années 2040.

Mais il est probable que l’intelligence artificielle aura désormais un impact massif et transversal sur toutes les dimensions de nos vies. Sur nos façons d’enseigner et d’apprendre. Sur nos façons d’interagir avec des organisations et peut-être de nous recentrer sur le lien humain direct. Sur notre façon de nous informer. Sur nos façons de produire et de travailler. Sur notre façon de prendre soin de notre santé et de faire face au vieillissement et à la dépendance. Et encore ne s’agit-il là que des usages directs, mais parvenue à un certain point de maturité, il n’est pas absurde de penser que l’IA entraînera une cascade d’effets et de baisses de coûts dans la recherche, l’organisation des entreprises et des administrations et tant de choses encore que nous n’imaginons pas forcément encore.

Les perspectives ouvertes par l’intelligence artificielle en faveur de la croissance, de la création de richesses et de nouveaux emplois sont nombreuses. Certains veulent même croire à l’entrée dans une ère de « supercroissance». Quoiqu’il en soit, cette révolution numérique va bouleverser la nature de nombreux emplois, les tâches quotidiennes de millions de Françaises et de Français et l’image de nombreuses professions, en particulier les cadres, les créatifs, les professions intellectuelles, tous ces « cols blancs », et détériorer si l’on n'y prend garde les conditions de travail, quand le management par les algorithmes accroît la déshumanisation et le stress, comme on le voit avec les chauffeurs VTC des grandes plateformes. Les emplois manuels peu qualifiés ne sont pas pour une fois les plus menacés. Ce sont les tâches répétitives, administratives, bureaucratiques, celles des comptables, des rédacteurs, des agents administratifs, qui seront les premières victimes de cette vague générative. Mais les activités créatives ne seront pas à l’abri et les milieux culturels sont à juste titre vigilants et mobilisés. L'écriture, le graphisme, le montage vidéo, vont devenir des produits de luxe, d'artisanat, mais leur production à grande échelle risque d'être submergée par la vague de ChatGPT et de ses semblables. Les métiers du soin et du lien, ceux qui font de l'humain le cœur de l'ouvrage ne vont pas disparaître, mais ils vont se transformer eux aussi : soin, médiation, éducation.

Le robot Neo, de l'entreprise 1X technologies, est l'un des premiers robots humanoïdes à intégrer l'intelligence artificielle.
Le robot Neo, de l'entreprise 1X technologies, est l'un des premiers robots humanoïdes à intégrer l'intelligence artificielle.

L’une des questions centrales de l’automatisation des tâches, c'est la répartition de la valeur ajoutée entre le capital et le travail. C’est le cœur de la fabrique sociale. L'innovation ne deviendra un levier de justice que si les gains de productivité se traduisent en emplois, en salaires, en formation, en droits nouveaux pour celles et ceux qui feront vivre la machine économique.

Deuxième moteur de la transformation de la France, le changement climatique et la décarbonation indispensable de l’économie. Nous savons désormais que le changement climatique ne pourra être empêché. L’augmentation d’1,5°C par rapport aux températures moyennes préindustrielles est désormais inévitable. Il sera un peu plus élevé encore pour la France, en raison de sa position géographique. Cela signifie une colossale transformation des paysages, des cultures, des essences de bois et des cépages. Cela va imposer, nous le savons, une adaptation à plus de catastrophes naturelles, comme nous l’apprenons à notre corps défendant ces dernières années. Cela va impacter la structure des maisons, la forme de l’habitat, sa répartition dans le pays.

« Quel est, face au vertige de ces transformations, le rôle du politique ? C’est de faire en sorte que dans vingt ans, cette France transformée, ce soit encore la France, fidèle à ses principes, à ses transmissions, à ses vocations. »

Les chiffres du Haut conseil pour le climat montrent avec acuité cette réalité : quand les 10% des ménages les plus modestes consacrent plus de 13% de leurs revenus à l'énergie et aux transports, ce chiffre tombe à 5% pour les plus aisés. Or, ce sont ces foyers modestes, ces familles, qui bénéficient de la marge la plus restreinte pour isoler leur logement ou changer de véhicule. Dès lors, la sobriété n'est pas un choix politique ou moral, mais une contrainte quotidienne. J'en avais parlé dans des chroniques précédentes sur l'essentielle bifurcation écologique : la dépendance automobile, dans les zones rurales ou périurbaines, est totale. Quand plus de 80% des déplacements entre le domicile et le travail se font en voiture, la hausse du coût du carburant, les obligations de rénovation thermique, la fiscalité carbone frappent d'abord ceux qui vivent éloignés des centres de densité. Pourtant, les dispositifs publics, MaPrimeRénov, le bonus écologique, les prêts à taux zéro, sont d'abord mobilisés par les classes moyennes supérieures voire les classes aisées, mieux informées, mieux insérées. La bifurcation risque de creuser la fracture territoriale qu'elle prétend gommer.

Maisons fissurées par la sécheresse, routes dégradées, inondations à répétition : voilà la réalité quotidienne qui place la France face à une nouvelle ligne de fracture, entre les territoires qui s'adaptent et ceux qui subissent.

Mais la transition énergétique n’est pas seulement un coût, elle est un investissement dans notre avenir et, en réalité, elle est un investissement social. C’est un artifice d’opposer fins du monde et fins de mois. Il y aura des dividendes sociaux de la transition juste : baisse de la facture d'énergie, réduction des dépenses de santé, création nette d'emplois dans les domaines de la rénovation, de l'économie circulaire, des nouvelles mobilités.

Le troisième moteur de la transformation sociale sera, malheureusement, la prédation revenue au centre du jeu politique mondial. Si nous ne nous organisons pas dès maintenant pour restaurer, protéger et vivifier nos souverainetés, en lien avec nos voisins qui font face aux mêmes contraintes que nous, nous risquons la vassalisation et la perte de contrôle de notre destin. Nous entrons à nouveau dans une économie de sécurité, où la politique industrielle, commerciale et technologique redevient stratégique. Les Etats-Unis ont ouvert la voie avec l'Inflation Reduction Act. La Chine subventionne ses industries vertes. De nombreuses batailles s’annoncent – sur les standards technologiques, sur la régulation financière, sur les droits de douane. La clé de tous ces sujets est en Europe, dans le sursaut d’un esprit de souveraineté européen capable de mettre en commun nos forces plutôt que nos faiblesses. Mais cela exige de rompre avec la tentation du moins disant et de la soumission volontaire, telle que nous l’avons vue cet été lors de l’accord douanier d’Ursula von der Leyen avec Donald Trump.

Quel est, face au vertige de ces transformations, le rôle du politique ? C’est de faire en sorte que dans vingt ans, cette France transformée, ce soit encore la France, fidèle à ses principes, à ses transmissions, à ses vocations. C’est ensuite de rendre possible une transformation harmonieuse, plutôt que la transformation inégalitaire qui fixerait sinon la cadence et dont on voit, aujourd’hui, face à la faiblesse et l’instabilité du pouvoir politique, le potentiel de concentration du pouvoir et de la richesse entre quelques mains. Regardons à nouveau un instant en arrière : qu’aurait-été la transformation des quatre-vingts dernières années sans l’action modernisatrice de l’Etat ? L’Etat planificateur, organisateur, mobilisateur a canalisé les énergies et la croissance, aménagé le territoire, fondé les infrastructures de notre prospérité actuelle. Il s’est trompé, certes, et il se trompera encore. Mais essayons d’imaginer ce qu’aurait été la France d’aujourd’hui sans lui. On peut s’inspirer pour cela des pays nés de la décolonisation qui n’ont pas pu s’appuyer sur un Etat consolidé. Deuxième question, parallèle, qu’aurait été la transformation sans l’autonomie de la société française, capable de faire naître les entreprises, les adaptations, les changements culturels qui ont rendu la transformation vivante. Société et Etat sont en quelque sorte l’âme et le corps de la nation et la politique, la vraie politique, doit inspirer les deux à la fois pour mettre en mouvement la France.

Jean-Louis Beuzon, Cahiers de doléances, XXe siècle
Jean-Louis Beuzon, Cahiers de doléances, XXe siècle.

D’abord, il s’agit de donner aujourd’hui plus de liberté à la société pour qu’elle se change elle-même. Plusieurs impulsions sont aujourd’hui nécessaires.

Nous avons besoin d’un grand acte de décentralisation, la première de ces impulsions, pour parachever le travail engagé il y a cinquante ans, pour permettre des marges d’adaptation et d’organisation locale. Les académies doivent-elles être rapprochées des régions pour permettre une politique régionale d’éducation ? Doit-on décentraliser plus de prestations sociales? Doit-on créer des objectifs régionaux des dépenses d’assurance maladie? Doit-on confier la responsabilité conjointe, avec France Travail, du service public de l’emploi aux communes comme en Allemagne ou au Danemark? Tous les débats mériteront d’être ouverts. Mais le plus important est de fournir une loi-cadre souple, adaptable et claire pour la coopération des différents niveaux territoriaux. Depuis huit ans, le dialogue social, territorial, citoyen est interrompu, et le Président de la République comme ses gouvernements successifs restent sourds à la délibération collective et à la participation citoyenne; les réformes se succèdent sans que les élus locaux, les syndicats, les associations, les corps intermédiaires, les citoyens eux-mêmes n'aient le sentiment d'y avoir participé. Où sont passés les Cahiers de Doléances ? Que sont devenues les propositions des Conventions Citoyennes Consultatives? Il faut renouer avec la capacité de décision collective et cette culture du dialogue et de l'apaisement.

Deuxième impulsion, remettre les citoyens au centre de la République. C’est de leur engagement, de leur vigilance, de leur solidarité que dépend en dernier ressort la vitalité de la République et sa résilience face aux multiples menaces de notre monde. L’Etat ne peut pas tout, mais les citoyens, quand on les laisse faire, peuvent beaucoup. Nous devons imaginer de nouveaux cadres pour démultiplier ces énergies. Cela peut être un service national citoyen, volontaire et accessible à tous, organisé à un échelon de proximité, avec un encadrement souple et l’implication de tout le réseau associatif d’utilité publique. Chacun pourrait y consacrer le temps qu’il peut aux projets et missions qui auront été collectivement formulées. Il pourrait mobiliser tout particulièrement l’énergie des jeunes retraités, quitte à leur offrir une compensation fiscale en trimestres supplémentaires ou en abattement de frais. Ce réservoir de citoyens actifs pourrait accroître l’engagement sportif, d’aide aux personnes, d’inclusion, d’offre de mobilité, sans peser sur les moyens limités de l’Etat.

Troisième impulsion, la confiance dans la société civile. Au lieu d’attendre que l’Etat corrige les erreurs et excès de l’économie et de la société, faisons en sorte que l’économie produise d’elle-même davantage d’externalités positives, qu’elle favorise les liens de proximité, qu’elle intègre une responsabilité des consommateurs et des filières productives. Là où l’on fait davantage confiance, on développe plus de responsabilité. L’intervention a posteriori de l’Etat, aujourd’hui, finit paradoxalement par déresponsabiliser les acteurs sociaux ou alors elle les étouffe. Les chefs d’entreprise, les porteurs de projets, les dirigeants associatifs doivent pouvoir s’adresser facilement à l’administration dans une démarche de conseil et d’accompagnement, plutôt que de censure ou de simple autorisation. C’est certes une révolution culturelle pour l’administration, mais elle est déjà engagée, ici ou là, par exemple dans le domaine de la fiscalité et du droit à l’erreur.

« Trop souvent la puissance publique compense les fractures sans les réparer. Elle finance les conséquences du déséquilibre sans s'attaquer à ses causes structurelles. Pour retrouver la maîtrise de notre destin, nous devons rendre à l'Etat son rôle d'investisseur social, capable de diriger la dépense vers la prévention, la formation, la mobilité, l'innovation sociale. »

Une société forte favorise l'autonomie de ses membres. Elle suppose la possibilité pour chaque individu de disposer du pouvoir d'agir sur sa propre vie. Aujourd'hui, près de la moitié des adultes français n'ont suivi aucune formation depuis plus de cinq ans. C'est une vulnérabilité collective. Je crois au droit universel à la requalification, adossé au compte personnel de formation, abondé automatiquement en cas de changement de métier. C'est simple, nous devons faire en sorte que se former devienne aussi naturel que de travailler. L'apprentissage du numérique et de l'intelligence artificielle doit être intégré dès l'école, pour ne pas subir les mutations, mais les comprendre et les piloter.

L’autonomie, c’est aussi la prise en compte de la transformation des familles, de leur diversification et de leur assouplissement. Aussi bien les droits de succession que le quotient familial et les allocations familiales favorisent un modèle unique, celui de la famille nucléaire stable, et peinent à accomplir leur objectif essentiel, permettre à chacune et à chacun de choisir le modèle de ménage ou de famille qu’il souhaite, grâce à l’accompagnement des besoins en garde d’enfants, en aide à la consommation et au logement. Le temps est aujourd’hui aux familles choisies. Une politique humaniste est une politique qui s’adresse aux gens tels qu’ils sont, pas tels qu’on s’imagine qu’ils devraient être. L’Etat doit favoriser les recompositions quand elles permettent des cohabitations pluri-générationnelles hors du cadre familial permettant de rompre l’isolement. Soutenir le désir d’enfant de chacun et lui permettre de l’accomplir fera davantage pour la reprise d’une natalité en berne que tous les dispositifs qui enfermeraient les femmes dans des rôles maternels écrits à l’avance.

Quatrième impulsion, faisons pencher la bascule vers la proximité partout où c’est possible. Les circuits courts, l’économie sociale et solidaire irriguant les territoires, les plateformes de partages de compétences sont aujourd’hui souvent à une échelle trop réduite pour réellement intéresser l’État, qui y consacre au mieux un Secrétariat d’Etat et quelques belles paroles. Associations, écoles, entreprises de l'économie sociale et solidaire, qui représentent aujourd'hui plus de 2,5 millions d'emplois, montrent combien il est possible et essentiel de conjuguer efficacité économique et utilité sociale. La finance à impact, les coopératives territoriales, les structures d'insertion et les chantiers citoyens sont l'avenir de l'économie et de notre modèle productif. Le capital n'enrichit plus quelques-uns, il bénéficie à la société tout entière. L’ESS a vocation à devenir un pilier de l’économie, avec ses propres règles, au même titre que le déploiement d’industries exportatrices dynamiques. Elles sont complémentaires et non concurrentes, voire antagonistes comme on le croit parfois à Paris.

Ensuite il s’agit de moderniser l’Etat pour lui permettre de moderniser la société. Trop souvent la puissance publique compense les fractures sans les réparer. Elle finance les conséquences du déséquilibre sans s'attaquer à ses causes structurelles. Pour retrouver la maîtrise de notre destin, nous devons rendre à l'Etat son rôle d'investisseur social, capable de diriger la dépense vers la prévention, la formation, la mobilité, l'innovation sociale. L'Etat social de demain sera celui qui poursuit un idéal de progrès, de réforme et de croissance en faisant de l'humain et de sa dignité le coeur matriciel de son engagement.

La série « Au service de la France » illustre l'éparpillement de l'Etat.
La série « Au service de la France » illustre l'éparpillement de l'Etat.

Il faut d’abord en faire un Etat de mission, pour lui redonner les moyens de comprendre, de décider et d’agir. Au service de l’Etat, nous disposons de milliers de compétences extraordinaires sur l’IA, le climat, la biodiversité, l’aménagement du territoire. Mais l’Etat dispose-t-il de cette compétence ? Au contraire, il l’éparpille entre des administrations centrales, des inspections, au sein d’organismes de prospective ou de recherche. L'Etat voit, mais il ne regarde pas loin. Il nous faut, avec la participation active des partenaires sociaux et des forces vives, renouer avec le temps long, avec une capacité d'anticipation systémique, modéliser à dix ans les effets des grandes transformations pour alimenter nos lois de programmation sociale. Sur nos grands défis collectifs, il faut sonner la mobilisation de tous les moyens de l’État et des services publics. Une task force présidentielle pour l’intelligence artificielle doit devenir le point de ralliement de nos forces d’analyse, de vigilance et de proposition, recensant l’ensemble des spécialistes pouvant être mis à contribution, fonctionnant comme une réserve opérationnelle et offrant un lieu de débat. Sa gouvernance, sous la présidence du Président de la République, largement indépendante des alternances politiques doit refléter l’ensemble des administrations impliquées ainsi que l’ensemble des groupes parlementaires pour un rapport annuel sur la trajectoire de modernisation. La même institution doit être mise en place pour la transition climatique, en lieu et place de la multitude d’acteurs disparates et parfois éphémères. Au sein de la task force, une mission multi-opérateurs « emploi-vert » réunissant services de l'Etat, structures publiques, collectivités territoriales, associations et entreprises pourrait ainsi être coordonnée par la DARES, l'ADEME et les régions industrielles pour cartographier les besoins, former les travailleurs, insérer les publics éloignés de l'emploi. Il est essentiel de penser désormais nos politiques publiques d'une nouvelle façon, en passant d'une logique d'administration de gestion, à une logique d'administration de mission sociale.

De même également sur l’évaluation des politiques de souveraineté, en charge de mesurer et constituer les stocks stratégiques, d’accélérer les implantations industrielles vitales et de contrôler les investissements étrangers dans les domaines sensibles. Elles doivent avoir un budget conséquent, issues respectivement d’une cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, une taxe sur les robots si l’on veut, d’une taxation du prix réel du carbone pour en assurer la redistribution, d’une taxe sur les GAFAM dans le troisième cas. Le principe en est simple : les causes des transformations doivent payer pour leurs conséquences. Ces nouveaux établissements publics seront le laboratoire d’une nouvelle action de l’Etat qui rompt avec la logique de silo.

Il faut ensuite le convertir en un Etat de protection, non pas ce vieux veilleur de nuit, mais un gardien de jour comme de nuit, par beau comme par gros temps, face aux menaces multiples venues de l’extérieur, protecteur de la sécurité physique d’abord, mais aussi économique, climatique, technologique et sociale. Les services de l’Etat doivent devenir l’interlocuteur stratégique de toutes les entreprises exportatrices, les accompagnant à l’étranger au nom de la « marque France » qu’ils portent. L’Etat a vocation à exercer avec discernement mais avec autorité le droit d’action préférentielle, non pour décider à la place des entreprises, mais pour être présent au quotidien et s’assurer de la cohérence des engagements de responsabilité sociale des entreprises des grands groupes, qui ne sont pas seulement des engagements internes mais des contrats avec le public. C’est dans ce cadre également, au sein des conseils d’administration, qu’il pourra veiller à la préservation des grands intérêts stratégiques et répondre aux besoins immédiats des entreprises. C’est ainsi également que seront pris en compte les enjeux de toutes les technologies duales, dont l’usage peut avoir une répercussion sur la défense nationale.

« La vocation de la France c’est de devenir le moteur d'une transition européenne, pour lui rendre son identité sociale, un équilibre historique et unique entre la liberté et la solidarité, en fixant un principe de convergence. »

Enfin, il nous faut un Etat d’innovation, tourné vers le changement, ou peut-être faut-il dire d’abord, car c’est bien de créer un cercle vertueux qu’il s’agit : il est indispensable de reprendre confiance dans la France. Il s’agit de mettre l’avenir au coeur de la République sociale en dotant l’Etat d’un instrument de transformation et d’accélération sous la forme d’un Fonds de souveraineté et de solidarité qui soit un puissant outil d’initiative, de justice et de cohésion entre les générations, entre les territoires et entre les catégories sociales. Ce fonds, réunissant les participations de l’Etat et le Fonds de réserve pour les retraites se verrait abondé par un volet d’épargne retraite obligatoire, servie au départ à la retraite sous forme de rente à rendement garanti et investie dans les projets de souveraineté et d’innovation français et européens. Tous les Françaises et les Français toucheraient ainsi également les dividendes de leur contribution à la réussite économique française. Regardons en face les difficultés de la France, certes, mais aussi ses succès. Elle attire de nouveau les capitaux. Usines de batteries à Douai, chantiers d'hydrogène dans la vallée du Rhône, le mouvement est amorcé. Il nous faut saisir la balle au bond pour convertir ces projets en emplois stables et en progrès social. Le renouveau industriel s'organise, par une montée massive en compétences, des politiques d'apprentissage puissantes, une école réconciliée avec la culture du manuel. 250 000 emplois seraient manquants dans la maintenance, la métallurgie, l'électrotechnique, selon l'UIMM. Ainsi seulement nous éviterons une réindustrialisation virtuelle : une croissance sans emplois, une souveraineté sans travailleurs. Un progrès économique sans progrès social. Dans le domaine de la tech, la France abrite parmi les plus belles pépites du monde, dans l’intelligence artificielle, dans le calcul quantique, dans l’internet des objets, dans les nanotechnologies et j’en passe. C’est le fruit de l’esprit d’entreprise et d’invention de la France et de formations académiques de haut niveau pour nos ingénieurs et nos chercheurs. La France c’est aussi, en dépit de toutes les insuffisances, une extraordinaire faculté, parmi les premières au monde, à protéger des accidents de la vie et de redistribuer les richesses pour plus d’égalité.

Notre pessimisme français est mal inspiré. L'abattement est devenu un réflexe de pensée ; 69% des Français considèrent que le « pays décline », un record depuis vingt ans. C'est une morosité qui transcende les clivages politiques, qui vise à dire que la modernité ne produit plus d'avenir collectif, que chaque évolution est d'abord perçue comme un risque à contenir plutôt qu'une opportunité à construire. Nous avons perdu notre récit collectif, celui qui croit que la modernité peut être synonyme de progrès partagé. Il est temps de rendre à la France une perspective, une vision.

Ce pessimisme, c’est aussi celui de l’Europe, qui ne s’aime pas, qui ne croit ni en ses forces, ni en son unité. Or, à l’heure de la bifurcation - écologique, démocratique, industrielle, géopolitique – c’est elle qui est la bonne échelle des réponses. La France ne pèsera pas seule dans la course à l’IA mondiale. Elle ne freinera pas seule le changement climatique. Elle n’assurera pas seule sa souveraineté face aux géants américain, chinois, demain Indien.

La vocation de la France c’est de devenir le moteur d'une transition européenne, pour lui rendre son identité sociale, un équilibre historique et unique entre la liberté et la solidarité, en fixant un principe de convergence, même si c’est une tâche de longue haleine. Nous devons donner des applications concrètes de la charte européenne des droits sociaux, parce que c'est la condition d'une Europe qui protègera les travailleurs. Cette Union des Compétences, avec une reconnaissance commune des qualifications, avec une portabilité des droits à la formation. Cette Europe sera celle de la jeunesse, celle qui garantira à chaque jeune une formation ou un emploi, en étendant Erasmus aux filières professionnelles et aux métiers de la transition écologique, en créant des corps européens de la jeunesse volontaire pour l'environnement, la santé, le numérique.

Ne nous cachons pas derrière la fatalité. Nous avons les moyens de renouer avec un destin français, avec une vocation française, avec un avenir français. Notre pays est riche, de ses talents, de ses ambitions, de ses travailleurs, de la diversité de ses paysages, de ses territoires, de ses bassins d'emploi, et nous avons largement les moyens de le doter d'une chance historique de redresser son modèle social pour le faire correspondre à un monde en mouvement.

C'est l'horizon que je fixe aujourd'hui, et je le tiendrai jusqu'au bout.

– Dominique de Villepin