Chroniques

Appel à la paix civile et sociale

Dominique de Villepin

21 octobre 2026

Une pomme coupée en deux sur fond noir, avec le message « Partageons ! » de La France Humaniste
Partageons ! - La France Humaniste

Face aux images insupportables des 17 et 18 octobre, face aux seuils de violence franchis, les Françaises et les Français oscillent entre sidération, honte et colère. La tentation est grande de s’abandonner à la surenchère. C’est au contraire le moment où il faut que chacun de nous prête attention à la voix de la raison, quand la guerre civile frappe à la porte.

La tâche la plus fondamentale de la politique, sa raison d’être, c’est de maintenir, préserver et rétablir la paix civile et sociale. C’est un travail de Sisyphe parce que la déchirure de la société n’est jamais loin. Parce que les contradictions économiques, les antagonismes sociaux, les bouleversements géopolitiques et les transformations culturelles et démographiques produisent un maelström permanent auquel la paix doit sans cesse s’adapter. Il n’y a pas de paix définitive.

La paix suppose de l’ordre. Mais l’ordre pour l’ordre produit en général de l’injustice et, suivant l’expérience de l’Histoire, toujours plus d’injustice. L’adage conservateur qu’il faut préférer une injustice à un désordre est un marché trompeur, car on a très vite l’un et l’autre.

La paix suppose de la justice. Mais elle exige un réajustement constant et la peur de ceux qui ont quelque chose à perdre est toujours plus importante que la force de ceux qui ont quelque chose à gagner. Dès lors la quête de justice finit par produire toujours plus de désordre.

La marque de notre temps : la perte de la paix

La marque de notre temps, c’est la perte de la paix. De la paix civile, sociale, culturelle et internationale. C’est, comme je n’ai cessé de le dire depuis 2003, l’esprit de guerre qui prend le dessus. C’est l’engrenage de la guerre dont Donald Trump, Vladimir Poutine et bien d’autres sont tous les rouages volontaires. La tentation est toujours la même, celle du raccourci de la force, l’intervention militaire à l’extérieur, la démonstration d’autorité sans mesure à l’intérieur. La ritournelle est connue, aujourd’hui reprise en chœur sur tous les bancs par tant d’apprentis politiques :

  • appels à l’armée quand le maintien de l’ordre est un métier qui n’est en rien celui de la guerre ;
  • exigence d’une justice d’abattage automatique, voire de vengeance à l’opposé de la justice républicaine ;
  • demande de surveillance généralisée qui finit toujours par porter atteinte à la vie privée des « honnêtes gens » qu’on prétend protéger ;
  • coupures de réseaux sociaux qui peuvent vite ressembler aux réactions d’États peu démocratiques ;
  • états d’exception qui, à force de faire reculer les limites, perdent toute mesure et font basculer dans l’illimitisme orwellien.

La démocratie est à l’épreuve, menacée de l’extérieur comme de l’intérieur. L’instabilité politique, l’épuisement financier, l’irritation sociale rendent l’État incapable de réagir.

Nous sommes la dernière digue

Toute ma vie je me suis élevé contre ces deux tentations de l’esprit de guerre. C’est toujours le même engrenage, celui d’une violence qui s’imagine pure, puis purificatrice et qui finit toujours par se retourner en malédiction contre ceux qui y ont cherché leur salut. Irak, Libye, Sahel, Syrie, et d’une certaine manière encore aujourd’hui l’Ukraine et l’Iran. Et, à l’extérieur comme à l’intérieur, cette violence fait le vide autour d’elle, ne laissant de place qu’au chaos. Ce qu’elle fait disparaître, c’est le pouvoir lui-même. C’est en définitive, au-delà même de l’impuissance de la puissance, la découverte du stade suprême de l’impuissance, le vide de la puissance. Il suffit de demander aux Libanais, aux Soudanais, aux Libyens, aux Vénézuéliens ou encore aux Birmans. La paix civile est le bien plus précieux, mais on ne s’en rend compte que quand le diable est sorti de sa boîte. Là où le vide de puissance s’impose, le virus identitaire occupe toute la place avec son odieux concours de grimaces, d’outrances et d’essentialisations.

La France apparaît aujourd’hui comme l’homme malade du monde. Elle est aussi son antidote et peut-être la dernière chance d’un sursaut démocratique. Nous sommes la dernière digue.

Si la France tombe, l’Europe tombera à son tour, pan par pan. Ici se joue un combat qui concerne le monde entier. Donald Trump, Elon Musk et Vladimir Poutine ne s’y trompent pas qui ne ménagent pas leur peine pour interférer dans nos affaires intérieures. Ici se joue la capacité à maintenir vivant le lien entre le pouvoir et le citoyen, à l’heure de la tentation autoritaire qui saisit le monde entier. Mai 2027 sera le grand rendez-vous de l’Histoire de notre pays en ce début de siècle. Je veux croire à un retournement grâce à la lucidité du peuple français, en dépit de toutes les chroniques des défaites annoncées.

Trois forces, aucune ne maintiendra la paix civile

Il faut être clair, en France, il y a aujourd’hui trois forces qui concourent au gouvernement de la France. Aucune ne maintiendra la paix civile et sociale.

La première force, c’est le Rassemblement National, que chaque image de barricade en feu rapproche du pouvoir et qui s’inscrit dans un basculement de régime vers l’illibéralisme dans le cadre de la vague mondiale actuelle. Cela commence par la stigmatisation des immigrés, puis des enfants d’immigrés jugés inassimilables culturellement, puis de tout ce qui ne pense pas comme le RN. C’est la logique qui conduit à l’éloge de la remigration comme remède miracle et au placement sous haute suspicion des binationaux, sinon à leur déchéance de la nationalité française ou à tout le moins sa mise en pointillés.

La seconde force, c’est La France Insoumise, dont chaque image de violence commise par des policiers renforce le bloc, minoritaire, mais solide et, si les circonstances se durcissent encore, capable à l’arraché et à saute-moutons de devenir majoritaire en arrivant à réduire la France à un affrontement bloc contre bloc. Qu’elle prenne le pouvoir, ce serait le désordre, la fuite en avant, le débordement des plus radicaux et la dépossession en définitive de ce qui nous reste de souveraineté.

La troisième force, celle qui s’imagine volontiers en cercle de la raison et qui vit au jour le jour dans un présentisme têtu et désespérant, n’est en réalité que celle de la complaisance, de la tiédeur et de la suffisance. Ce pouvoir anonyme, technocratique, sans tête ni mains, veut maintenir « quoi qu’il en coûte » le statu quo grâce au discrédit des extrêmes, convaincu que le gouvernement doit naturellement revenir à la fin à l’un des siens. Il y a dans ce camp d’un côté un aveuglement au malheur et à la colère de notre pays, une incapacité à gouverner effectivement et, de l’autre côté, un cynisme qui conduit à élargir son assiette électorale en appliquant par avance les recettes de l’extrême droite sur l’immigration comme sur le maintien de l’ordre.

Aucune de ces trois forces n’affronte le réel. Chacune se bat contre des fantômes, fait diversion, mène dans une impasse et empêche le pays de faire face à ses défis immenses climatiques, technologiques ou économiques. Ensemble, elles donnent le sentiment que la classe politique a lâché, que les élites économiques ont renoncé, que le système médiatique tourne à vide.

Une force de résistance

Seule une quatrième force, une force profondément rattachée au réel, mais aussi une force de paix venue du plus profond de la société civile, du désir de survie d’une société solidaire et vivante pourra nous sortir de ce jeu destructeur. Une force de résistance. Rien aujourd’hui ne dessine cette vraie alternative. Et pourtant l’urgence est là, de tracer un chemin du sursaut démocratique et républicain. Pourtant les ferments existent, ils sont là depuis de nombreuses années, ils tiennent encore, jour après jour, en première ligne, pompiers, enseignants, personnels soignants, policiers, maires. Ceux-là luttent encore et nous leur devons de trouver des solutions communes.

La tâche est d’autant plus grande que démocratie et république donnent aujourd’hui le sentiment de s’opposer et de se confronter. Celle-ci conserve la promesse de la vertu et de la verticalité, concentrant dans les mains de l’État le pouvoir délégué par le citoyen, mais force est de constater que l’État s’effondre, la loi s’érode, les grands principes se fissurent, à commencer par ceux d’unité et d’égalité. Toute la ruse de Machiavel ne suffit pas à conforter la République de Rousseau. Quant à celle-là, la démocratie de Tocqueville faite d’individus tels qu’ils sont réellement, avec leurs différences, leurs associations, leurs revendications, elle s’effrite également sous les coups des désirs impulsifs de la société de consommation et de l’immense solitude collective des réseaux sociaux exposés à tous les voyeurismes.

Il faut donc chercher encore, convaincus qu’ensemble, avec l’imagination nécessaire, nous pourrons réparer et reconstruire ensemble notre nation.

Chaque jour qui passe jette l’un contre l’autre deux camps sourds à ce que portent les autres.

  • Ceux qui ne voient que des violences urbaines et ceux qui ne voient que des violences policières.
  • Ceux qui ne voient que la difficulté d’être acceptés et ceux qui ne voient que les refus de s’intégrer.
  • Ceux qui ne voient que les injustices et ceux qui ne voient que les désordres.

Cette surdité réciproque est abondée par des médias qui ont fait de l’information une part de marché, de l’opinion la nouvelle mesure de l’objectivité, du sensationnalisme le seul étalon de leurs choix éditoriaux, quitte à porter atteinte à la liberté des journalistes, à céder aux pressions du politique ou à inventer des sources quand cela sert une fiction. On vient piocher à la télévision ou à la radio la confirmation de ce que l’on pense déjà et plus se confronter à des opinions contraires pour se forger la sienne.

Il va bien falloir réapprendre à faire nation

N’attendons pas de nous enfoncer plus avant dans le conflit. Jetons dès maintenant les bases d’un accord social et politique pour pacifier le pays, rendre possible une campagne présidentielle sereine et permettre ainsi que les Français choisissent un sursaut républicain et humaniste profond pour sortir de la crise permanente. Sortir de la logique guerrière, cela suppose de refaire de la politique. C’est le sens d’États généraux de la République, que j’appelle de mes vœux.

Des États généraux dans chaque commune

Réunir à l’échelle de chaque commune l’ensemble des acteurs de la société civile, pendant six mois de façon régulière, autour du maire, pour faire émerger les axes essentiels de réforme demandés par les Français. Plutôt que de les sonder, pour une fois, écoutons-les !

Une plateforme commune anticrise

Deuxième point, réunir l’ensemble des partis et des candidats à l’élection présidentielle sur une plateforme commune anticrise :

  • S’engager à la responsabilité financière en revenant sous les 3 % de déficit public pendant le quinquennat.
  • S’engager au respect de l’État de droit, y compris pour toute révision de la Constitution.
  • S’engager à la défense de la souveraineté nationale en ne reniant pas les engagements de la loi de programmation militaire et en s’engageant pour une intelligence artificielle souveraine, sûre et sobre.
  • S’engager à ne pas sortir de l’Union européenne ni engager de démarches en ce sens pendant le quinquennat.

Quatre plans d’urgence

Il s’agit de formuler quatre plans d’urgence immédiats en partant de la situation financière contrainte qui est la nôtre. L’État, les communes, les associations, les citoyens, peuvent se mobiliser ensemble pour répondre aux besoins les plus pressants.

  • Un plan d’urgence pour les lycées, avec la simplification des emplois du temps, le remplacement des enseignants, la mise à niveau des bâtiments, avec le concours des régions, et la remise à plat de Parcoursup grâce à la création d’un parcours d’orientation humain.
  • Un plan d’aide contre la vie chère, avec l’encadrement des prix des carburants pour qu’ils ne dépassent pas 2,30 euros, ainsi que pour le gaz de chauffage. Et pour répondre à la situation de ceux qui dépendent de la voiture, la mise à disposition de cartes de carburant et de cartes de chauffage distribuées par les maires des communes de moins de 3 500 habitants pour protéger le pouvoir d’achat des Français.
  • Un plan de renforcement de la police républicaine visant d’abord à réduire le fossé entre police et nation tout en augmentant la sécurité publique. On peut y parvenir en mobilisant une réserve citoyenne en coopération avec les forces de l’ordre. Il faut ensuite augmenter les effectifs opérationnels en contractant avec les communes de plus de 3 500 habitants pour le développement de leurs effectifs de police municipale.
  • Un plan de patriotisme économique pour le travail, l’emploi et la croissance :
    • Un patriotisme alimentaire capable, en mobilisant la commande publique, de soutenir la production et la consommation agricole française, en s’appuyant sur les circuits courts.
    • Un patriotisme énergétique capable de donner accès aux ménages et aux entreprises au prix de production de l’électricité produite en France.
    • Un patriotisme écologique capable d’élever les barrières européennes contre le dumping écologique de certaines productions étrangères.

Le rendez-vous, c’est aujourd’hui

Le danger, c’est maintenant. C’est la déchirure. Et c’est pourquoi la campagne présidentielle ne peut continuer comme avant. Elle ne doit pas nous paralyser. Ne laissons pas des calculs politiques nous enfermer dans le train fou qui nous mène au désastre. Demandons-nous dès maintenant : qui pour lutter ? qui pour résister ? qui pour s’empêcher ?

C’est à la condition de cette prise de conscience que nous pourrons reprendre le débat présidentiel et relever le défi existentiel de la France, celui de la refondation de son modèle républicain et démocratique.

Au milieu de cette déchirure, c’est par la culture que nous pourrons engager le travail de réconciliation et de dépassement. C’est notre tâche à tous, acteurs politiques, syndicaux, culturels et associatifs mais d’abord de chaque citoyenne et citoyen. Le rendez-vous, ce n’est pas dans six mois, c’est aujourd’hui.

Redresser l’État, remettre la justice au cœur de la société, transformer la France. En d’autres termes, conjuguer ensemble souveraineté, justice et progrès.

Voilà notre feuille de route à tous.

Dominique de Villepin

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