Nous sommes en train de changer de monde.
Nous tournons la page de l'illusion d'abondance qui a structuré le monde durant trois quarts de siècle, portée par l'exploitation des énergies fossiles et des ressources irremplaçables de la planète, par la sophistication financière d'une économie mondiale qui vit à crédit, et par la mondialisation des chaînes de production, qui a conduit en France et en Europe à faire prévaloir les consommateurs par rapport aux travailleurs.
Aujourd'hui, les limites d'un monde contraint par la triple limite écologique, démographique et géopolitique, marqué par les systèmes de prédation et de compétition, nous obligent à repenser en profondeur notre modèle social, parce qu'il vient heurter de plein fouet les équilibres sur lesquels reposaient nos sociétés depuis la Libération. Il vient bouleverser les rapports entre travail, capital et innovation, accentuant les inégalités de revenus, de patrimoines, réintroduisant la rente au coeur des leviers de fortune, fragilisant les protections et les sécurités que l'Etat-Providence avaient érigées comme des barrières depuis 1945.
Il nous faut ouvrir un nouveau chantier, pour inventer une doctrine sociale du XXIème siècle capable de répondre à ces bouleversements. J'ai repris la plume pour proposer un chemin, pour poser des réflexions, pour imaginer des pistes et des solutions. C'est une pensée en débats, en mouvement. J'entends que vous soyez le plus grand nombre à vous en saisir, pour réfléchir, avec moi, avec la France Humaniste, pour tourner la page d'un monde qui se meurt et pour imaginer ensemble le nouveau modèle social.
« Notre société est injuste », c’est le constat, simple, implacable d’un nombre croissant de Français. Nous ne comprenons plus notre société, nous n’arrivons plus à accepter les inégalités, les mépris et les exclusions qu’elle produit. Nous nous demandons où est passée la dignité. La France qui travaille, celle des salariés, des indépendants, des entrepreneurs, et la France qui voudrait travailler, celle des étudiants, des chômeurs, sont en colère face à ce sentiment d’injustice diffus, latent, qui s'exprime par touches impressionnistes. Il enfle sur les ronds-points, envahit les entrepôts, les usines, les foyers. Un sentiment d’injustice qui pourrait être dévastateur tant il confine parfois à l’impression de l’absurde.
La conviction d’être injustement traités par les gouvernants et les élites souvent perçues - à raison - comme déconnectées et indifférentes, donneuses de leçons, est la cause première de la colère des Gilets jaunes, née de revendications très concrète, la taxe sur le carburant et la limitation de la vitesse sur les routes dans les territoires, devenues revendication existentielle. C’est la cause de la colère et de la crainte des agriculteurs, acculés par des injonctions contradictoires, qui se sentent mis en accusation et dépossédés du sens de leur métier. C’est la cause de la peur des jeunes, qui regardent un monde se déliter, leur futur s’obscurcir, pris en tenaille entre les fins de mois et la fin du monde. C’est la cause de l’inquiétude des travailleurs à temps partiel et fragmentés, de ces femmes et ces hommes qui se lèvent tôt, chaque jour, pour un salaire qui suffit à peine à faire vivre leur famille.
La maladie de l’injustice a atteint le double corps de la République, la société des citoyens et l’Etat de la nation.
Elle a, d’une part, empoisonné la société des citoyens, celle des solidarités multiples, quotidiennes, à l’échelle de chaque territoire – la « République au village » en quelque sorte - celle qui travaille, qui produit, qui organise par la coopération et le volontarisme de ses millions de membres. L’injustice est pour elle un venin car elle instille la défiance envers les autres, le repli individuel, l’irrespect des règles communes. Elle menace de basculer dans l’entre-soi identitaire, l’affrontement, la recherche des boucs-émissaires, les pauvres, les immigrés, les riches. Elle produit la dissolution du lien social qui se traduit par l’affaiblissement des structures collectives, la fragmentation des appartenances et l’isolement croissant des individus. Cette décomposition est nourrie par le populisme identitaire, qui dresse les uns contre les autres pour masquer les inégalités de condition et de destin ; par les illusions du ruissellement libéral, qui promet un enrichissement différé aux moins fortunés au prix de l’enrichissement immodéré de certains ; et par la puissance de nouveaux monopoles économiques, qui extraient le profit des individus sous forme de données ou d’argent. En détruisant les repères communs, ces forces fragilisent la famille, les solidarités locales et la résilience psychique, notamment chez les plus jeunes. La résilience familiale, jadis socle de proximité, se fissure sous l’effet de la montée des familles monoparentales, de la baisse de la natalité et de l’éloignement des générations entre elles. Une épidémie de solitude parcourt nos sociétés, nos campagnes, nos villes et nos banlieues, nourrissant le ressentiment et la désespérance. La société des individus a remplacé la communauté des citoyens ; le travail, naguère lieu d’identité et de reconnaissance, s’appauvrit, tandis que les solidarités de métier et de voisinage s’effacent. Le syndicalisme, faute de forces vives, a perdu sa capacité de mobilisation, de revendication et de négociation.
« L’État social, victime de ses succès, du vieillissement de la population, de la croissance des dépenses de santé et de retraite, n’est plus finançable à l’identique sans transformation structurelle. »
L’injustice a, d’autre part, affaibli l’Etat, cet outil voué à la conservation de l’unité nationale, à la promotion de la solidarité et fondé sur l’égalité de tous. Elle fait fondre ses muscles, atrophie ses membres, assèche ses ressources. Moins respecté par les administrés, moins protecteur, il s’épuise à offrir des services de moins en moins satisfaisants – la santé, le logement, la sécurité - et il ne parvient plus à imposer la volonté générale – ni dans les rues, ni dans la perception des impôts. L’État social en particulier se délite. Conçu à l’époque des trente glorieuses, il reposait sur un cercle vertueux : croissance économique, vitalité démographique, progrès technique, solidarité croissante. Les retraites par répartition fondées sur la solidarité intergénérationnelle, l’assurance chômage, la généralisation de l’assurance maladie, l’accès au logement, l’élévation des qualifications par la scolarisation et l'accès à l'université : tout cela a bâti une société protectrice et confiante. Puis sont venues les crises pétrolières, la désindustrialisation, le chômage de masse, la précarisation du travail, suivies des années d’ajustements budgétaires : réformes successives des retraites, plans réitérés de redressement de l’assurance maladie, rationalisations managériales. L’usure du modèle a fini par s’installer. L’État social, victime de ses succès, du vieillissement de la population, de la croissance des dépenses de santé et de retraite, n’est plus finançable à l’identique sans transformation structurelle.
Les symptômes de cette double maladie sont partout autour de nous. C’est le grand éparpillement de la France sous la forme de trois fragmentations.
La première fragmentation est celle des territoires. Les fermetures de classes, de trésoreries, de bureaux de poste et des services publics de proximité affaiblissent chaque jour davantage la cohésion nationale. En 2024, six millions de Français n’avaient plus de médecin traitant, et neuf dixièmes du territoire étaient classés en désert médical. Les outils numériques, censés pallier l’éloignement, renforcent trop souvent l’exclusion. Le sentiment d’abandon de certains territoires ruraux mais également urbains, dans les quartiers prioritaires de la ville par exemple, alimente une défiance durable vis-à-vis de la promesse républicaine. La mondialisation a fait craquer le territoire national en séparant les destins des métropoles et de leurs banlieues, de ceux de la France périphérique.
La deuxième fragmentation est celle des générations. La solidarité intergénérationnelle s’est émoussée, et ici ou là s’expriment des rancunes. Le soutien à la jeunesse est trop limité, sans ambition suffisante d’émancipation. Le logement social stagne (+0,9 % par an seulement depuis 2018), alors que les loyers augmentent fortement. La politique familiale est affaiblie par le plafonnement des allocations, la baisse du quotient familial, l’absence d’un véritable soutien aux familles nombreuses. Rendre sa place à la famille, dans sa diversité, est une condition essentielle de la justice sociale, mais aussi de l'équilibre de long terme de notre système de solidarité. La politique du logement, devenue un facteur d'exclusion des jeunes actifs, pèse directement sur la natalité. Les chiffres le montrent : plus le logement est cher, et plus la naissance du premier enfant intervient tard dans la vie. Dans un même mouvement, notre politique familiale est affaiblie par des choix structurels et des fonds répartis inéquitablement et de façon illisible. Quand près de 10 milliards d'euros de CSG destinés aux allocations familiales sont chaque année réorientés vers le financement des pensions, notre modèle redistribue deux fois. Tout cela fragilise encore les classes moyennes et brouille l'effort national en faveur de la natalité.
La famille est un lieu de transmission, de solidarité, de stabilité. Elle mérite un accompagnement durable, simple, lisible, au service de la natalité, de l’éducation et de la dignité. Quant à la fracture entre les générations, elle s'exprime aussi par les coups de canifs dans la solidarité intergénérationnelle : la réforme des retraites, imposée sans dialogue, a repoussé l’âge légal sans tenir compte de la pénibilité ni des parcours de vie discontinus. Jeunes actifs, familles modestes, mères de famille sont les oubliés d’un modèle social qui leur est devenu comme étranger.
La troisième fragmentation, la plus lourde de conséquences, est celle des classes sociales, au détriment des classes populaires et moyennes. La solidarité qui doit unir les citoyens favorisés à ceux qui le sont moins a été progressivement mise à mal. Elle l’a été d’abord par les transformations du tissu économique : la désindustrialisation, qui a fait perdre des emplois stables et productifs, au profit d’une montée en puissance d’un travail plus précaire en particulier dans les services. Les inégalités de revenu et surtout de patrimoine se sont aggravées, au risque de briser le socle même de la société démocratique, les classes moyennes. Trop riches pour être aidées, pas assez modestes pour être épargnées par les mesures d’économies, elles se sentent écrasées. Déçues par la gauche, déçues par la droite, puis déçues par Emmanuel Macron, elles ont eu le sentiment d’être oubliées et trahies. Le discours valorisant le travail s’est heurté à une réalité où ni le mérite, ni la persévérance, ni l’engagement n’ont trouvé de rétribution suffisante pour ces millions de Français qui font tenir le pays debout, qui travaillent, paient leurs impôts, élèvent leurs enfants.
C’est ainsi que, par dépit, colère et découragement, chaque jour nous rapproche du risque de voir la France tomber dans le piège identitaire, sécuritaire et autoritaire. Chaque jour nous donne davantage de clés sur ce qui se passe dans d’autres pays qui y ont déjà succombé. A l’heure de réfléchir à notre modèle social, il faut sans doute aussi s’interroger sur ce qu’est en réalité le projet social du Rassemblement national. Ce mouvement prétend défendre les travailleurs, les plus pauvres, invoque la préférence nationale comme la solution pour sauver notre modèle social, mais soutient en réalité l'illusion ultralibérale qui profite encore une fois aux plus riches. Le contre-budget qu'ils ont proposé est l'illustration de ce double-discours : quand d'une même voix ils parlent de défendre les Français, de leur main ils signent 16 milliards de cadeaux fiscaux aux grandes entreprises. Quand ils disent défendre la France, ils proposent des solutions budgétaires applaudies par Washington. Quand ils agitent la préférence nationale, ils omettent de dire qu'elle serait non seulement anticonstitutionnelle, mais coûteuse pour l'économie réelle.
« La société idéale de l’extrême-droite – au-delà des discours de séduction électorale- c’est une société figée, où chacun reste à sa place. Une société enfermée dans des corporations, sous contrôle, étouffante et étouffée. »
Mais, plus largement, il faut être au clair sur ce qu’est en réalité, au-delà des discours, l’extrême droite en termes de modèle social : elle demeure ce qu’elle a toujours été, partout où elle a été au pouvoir. Trois caractéristiques récurrentes ressortent.
D’abord, c’est un pragmatisme du pouvoir politique, comme le fut le macronisme, par conséquent indifférent à la question sociale. Le social n’est qu’un instrument de l’exercice du pouvoir, un moyen vers une fin supérieure qui n’est pas de l’ordre de la vie bonne mais de celui de la survie biologique. Elle commence ainsi toujours par flatter les demandes populaires, mais finit toujours par se ranger à un libéralisme autoritaire, une forme de capitalisme d’Etat sans frein qui maximise la puissance de ceux qui sont au pouvoir. Le budget proposé par l'extrême droite illustre bien ce double-discours, avec des choix budgétaires qui reviendraient à faire des milliards d'euros de cadeaux fiscaux aux plus riches, tout en coupant dans les services publics, les aides sociales et les leviers de solidarité.
Ensuite, l'extrême droite croit toujours à la domination sociale. Plus encore, elle l’aime. Les extrêmes droites se rejoignent toujours dans la préférence pour la loi du plus fort, parce qu’elle légitime leur propre pouvoir : la loi patriarcale, le paternalisme, l’absolutisme patronal, l’autoritarisme professoral. C’est ce qui la rend compatible en Amérique, en Russie, en Hongrie avec le masculinisme le plus idiot, l’économie libertaire la plus débridée, le conservatisme familial le plus étroit. C’est ce qui fonde ses affinités avec les croyances suprémacistes, puisqu’en tout et partout il faut qu’il y ait rapport de domination. Le désir de séduction des élites économiques qu’on voit à l’œuvre aujourd’hui tient moins de la tactique électorale que d’un désir de reconnaissance, de validation même, depuis toujours présent. Relisez le programme de Jean Marie Le Pen d’il y a quarante, trente ou vingt ans, vous verrez la haine de l’égalité, la détestation de la solidarité sociale.
Enfin et surtout elle croit à la hiérarchie d’un monde fixe. C’est ce qui se cache derrière son usage du mot « ordre » qui est presque le contraire de l’ordre républicain. La société idéale de l’extrême-droite – au-delà des discours de séduction électorale- c’est une société figée, où chacun reste à sa place. Une société enfermée dans des corporations, sous contrôle, étouffante et étouffée. Où presque tout le monde peut tirer profit de sa position sociale pour faire peser un poids plus lourd sur plus faible que soit. C’est cela que signifie l’immigré : il est la figure au bout de cette chaîne sociale, celui qui n’a pas plus faible que lui. La mobilité sociale est aussi honnie que l’intégration des immigrés, parce qu’elles incarnent toutes deux le mouvement que cet imaginaire politique a en horreur. Une société où chacun peut souffrir de sa soumission à d’autres dans la chaîne des positions sociales. Chacun devient ainsi en quelque sorte l’immigré de quelqu’un d’autre. Tous les ressentiments sont liés par une même chaîne et ils ne s’arrêtent pas à l’appartenance nationale.
Il est essentiel de construire un autre discours. C’est pourquoi il est indispensable aujourd’hui de réparer la République en étant sans cesse attentifs à cette double nature, celle d'une société, lieu vivant du lien et de la solidarité mais aussi de l’initiative économique, celle d'un Etat fort, garant des équilibres et de la justice. En tissant l’un et l’autre ensemble pour apporter la plus grande protection à tous les Français. En faisant renaître dans l’un et dans l’autre trois grands principes – la justice, la sécurité et le progrès.
Le premier principe, c’est la justice sociale. De la part de l’Etat, elle implique de garantir des droits réellement applicables, de se doter d’une véritable stratégie dans la lutte contre la pauvreté, d’assurer un écart net et juste entre revenus du travail et revenus de solidarité. Cette promesse de l’Etat s’incarne dans la présence humaine, dans la proximité des services publics, dans la continuité de l’État sur le terrain. Elle vit dans la main tendue à moins de vingt minutes de chez soi, pour la santé, l’école, la justice, la sécurité.
La solidité de la République repose sur le respect de la règle commune, sur le rejet de toutes les discriminations et sur la responsabilité de chacun. Les droits s’accompagnent de devoirs. L’État doit être intransigeant avec ceux qui refusent ses lois, lutter contre toutes les fraudes, qu’elles soient fiscales ou sociales, et promouvoir une gestion exemplaire de l’argent public. Il doit réaffirmer son autorité dans les territoires où la loi républicaine est contestée. L’appartenance à la République n’est pas une simple donnée administrative, c’est un engagement à partager une langue, des principes, des usages, à refuser les replis communautaires. Cette lutte doit aller de pair avec une grande politique d’intégration, fondée sur la fierté d’être citoyen et sur le respect mutuel.
Du côté de la société, la justice sociale suppose de rétablir la place du dialogue social, de la négociation collective, de la participation des corps intermédiaires. Car nul ne réussit seul. La République repose sur la solidarité de destin. Cette solidarité se nourrit de la vitalité de la société elle-même : l’économie sociale et solidaire, les associations, les mutuelles, les coopératives, les bénévoles, les aidants. C’est là, dans la vie quotidienne, que se tisse le lien social véritable. La solidarité nationale doit redevenir un élan partagé. Les classes moyennes et populaires, qui forment la force vive du pays, ne demandent ni privilège ni compassion, mais de la considération. Elles attendent que le travail retrouve sa valeur fondatrice, non pas comme injonction à la performance, mais comme promesse de reconnaissance, de dignité et d’émancipation. C’est par le travail que chacun construit son avenir, contribue à la société et progresse. Il doit donc s'ouvrir à une plus grande participation des salariés aux résultats de l’entreprise et à ses décisions, à travers le rôle accru de leurs représentants. Le travail doit aussi être justement rémunéré, protégé contre la précarité, valorisé dans toutes ses formes – manuelles comme intellectuelles, dans l’industrie, l’agriculture ou les services. La République ne peut plus tolérer que l’on travaille sans pouvoir vivre dignement, ni que l’ascenseur social reste bloqué. Revaloriser les emplois rémunérés entre un et deux SMIC, redonner fierté aux métiers essentiels, garantir à chacun la possibilité de se former et de progresser : c’est la condition d’un nouveau contrat social fondé sur la dignité et la justice que j’aborderai dans une prochaine chronique sous l’angle de la nouvelle et indispensable démocratie sociale et économique.
« La sécurité de la société est l’affaire de toute la société. Il s’agit d’être là les uns pour les autres. »
Le second principe, c’est la sécurité, la sécurité sociale, certes, mais il faut l’élargir à toutes ses formes. Celle qui rassure et qui protège les corps face à la délinquance et aux incivilités, celle qui protège face aux accidents de la vie et aux menaces sur la santé ou l'emploi, celle qui protège les Français dans leur pouvoir d'achat et qui leur permet de faire face aux difficultés du quotidien, celle aussi qui protège notre culture, notre souveraineté, et notre capacité de décider ensemble du sens que nous donnons à la citoyenneté, à la sécurité sociale et à la République. Elle est la clé du nouveau pacte social, la confiance dans l'avenir qui nous permet de sortir de l'immobilisme. Elle s’inscrit dans un continuum de sécurités visant à protéger les citoyens dans leur intégrité, leurs droits et leur dignité et reliant la prévention des violences à la santé mentale, la cohésion des territoires à la stabilité économique, la justice sociale à la confiance civique.
Tous les agents de l’Etat et des grands services publics contribuent à leur manière à cette sécurité générale. L’Etat est d’abord le garant des sécurités, de la continuité des services. Sa constitution fixe les grandes garanties sur lesquelles chaque citoyen peut bâtir sa vie avec confiance. L’Etat est ensuite le recours, face aux accidents majeurs, face aux situations angoissantes. Il s’incarne dans l’agent public qui vient en aide tous les jours de l’année à tant de ses concitoyens : pompiers, policiers, gendarmes, médecins, infirmiers, sage-femmes, ambulanciers... C’est pourquoi l’Etat doit se réorganiser pour mieux offrir ces garanties, pour être plus présent sur le territoire, pour inscrire dans la constitution le périmètre des grandes assurances sociales. Il doit assainir ses finances pour rester crédible et devenir résilient et investir dans ses ressources humaines et sa qualité de service.
La sécurité de la société est l’affaire de toute la société. Il s’agit d’être là les uns pour les autres. Une part importante des services de secours répond au modèle du volontariat et du don de son temps pour la collectivité. La réserve citoyenne demande à être étendue dans un temps de menaces multiformes et à articuler les compétences de chacun avec les besoins de tous. Les retraités, rouages indispensables du bénévolat, doivent être encouragés dans la mise à disposition de leur temps et de leur expérience. Les citoyens doivent pouvoir redevenir forces d’initiative et de projet, être incités à venir en aide à ceux qui en ont besoin et mettre en oeuvre une solidarité de proximité qui est irremplaçable comme le montre d’ores et déjà l’action de tant d’associations.
Ce sont les piliers d’une protection sociale refondée que j’aborderai dans une prochaine chronique.
Le troisième principe, c’est le progrès social, qui se fonde sur l’égalité des chances, cœur battant de la promesse républicaine. Une école de l’exigence, de la transmission et du mérite ; une orientation plus juste ; des moyens concentrés sur le primaire ; un accès équitable aux grandes écoles et à l’université ; un grand pacte pour la jeunesse couvrant l’éducation, l’emploi, la culture, les droits civiques. L’égalité des chances suppose aussi de relancer le logement social, de réformer les droits de succession pour que l’héritage ne dicte plus l’avenir, de lutter contre toutes les discriminations – sociales, territoriales, de genre, d’origine. Elle appelle la reconnaissance du mérite, le soutien et la valorisation de la mobilité sociale, le soutien au pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Elle exige que le travail redevienne un vecteur d’émancipation et non un simple facteur de production. Elle appelle enfin à restaurer notre souveraineté productive, à relocaliser les emplois utiles, à réconcilier justice sociale et fierté nationale.
Retrouver le chemin du progrès social, c’est aussi libérer les énergies de la société, soutenir l’entrepreneuriat et accompagner vers la réussite. C’est en lui donnant les moyens de s’auto-organiser et en permettant à tous les entrepreneurs, petits et grands, d’investir et de développer leurs projets et leurs entreprises, qu’on permettra de déverrouiller le pouvoir d’achat, en responsabilisant toutes les parties prenantes des circuits commerciaux, en luttant contre l’effet de la rente et de l’héritage qui plombe toute la société, étouffe les talents et décourage ceux qui ont tout pour réussir, sauf le nom et l’argent. C’est en renforçant la reconnaissance du mérite, de tous les mérites et notamment celui qui nait de l’expérience et de l’engagement, qu’on pourra avancer vers une société solidaire et active, l’objet de la dernière de ces chroniques.
Cette République rajeunie doit redevenir source de cohésion, de protection, de motivation et de dignité. Une certitude s’impose déjà : nous devons reprendre le fil démocratique et construire ensemble ce nouveau modèle social. L’État de protection citoyenne devra être choisi par le peuple et ses représentants, appuyé sur un dialogue constant avec les corps intermédiaires. Un État moins centralisateur, un Etat plus agile, concentré sur ses missions régaliennes et stratégiques, laissant plus de place aux initiatives locales et aux collectivités territoriales et aux élus locaux et plus d’espace aux initiatives citoyennes et de la société civile. Nous devons reprendre le chemin de la discussion et de la dispute politique fondée sur le respect républicain. Nous pouvons être radicaux sans violence, changer de modèle sans brutalité, renouer avec notre histoire dans l’unité du peuple français et de son avenir.
C’est le prix du relèvement national, l’exigence de clarté, de justice et de courage. Nous avons le choix : mieux vivre ensemble, ou survivre les uns contre les autres. J’ai fait le mien.
– Dominique de Villepin