Nous sommes en train de changer de monde.
Nous tournons la page de l'illusion d'abondance qui a structuré le monde durant trois quarts de siècle, portée par l'exploitation des énergies fossiles et des ressources irremplaçables de la planète, par la sophistication financière d'une économie mondiale qui vit à crédit, et par la mondialisation des chaînes de production, qui a conduit en France et en Europe à faire prévaloir les consommateurs par rapport aux travailleurs.
Aujourd'hui, les limites d'un monde contraint par la triple limite écologique, démographique et géopolitique, marqué par les systèmes de prédation et de compétition, nous obligent à repenser en profondeur notre modèle social, parce qu'il vient heurter de plein fouet les équilibres sur lesquels reposaient nos sociétés depuis la Libération. Il vient bouleverser les rapports entre travail, capital et innovation, accentuant les inégalités de revenus, de patrimoines, réintroduisant la rente au coeur des leviers de fortune, fragilisant les protections et les sécurités que l'Etat-Providence avaient érigées comme des barrières depuis 1945.
Il nous faut ouvrir un nouveau chantier, pour inventer une doctrine sociale du XXIème siècle capable de répondre à ces bouleversements. J'ai repris la plume pour proposer un chemin, pour poser des réflexions, pour imaginer des pistes et des solutions. C'est une pensée en débats, en mouvement. J'entends que vous soyez le plus grand nombre à vous en saisir, pour réfléchir, avec moi, avec la France Humaniste, pour tourner la page d'un monde qui se meurt et pour imaginer ensemble le nouveau modèle social.
J’ai écrit il y a quelques semaines, à l’occasion de l’ouverture de la trêve hivernale, un texte sur la pauvreté. J’y parlais de cette femme, laissée seule avec son fils dans le froid des rues de Marseille. De cette adolescente, ayant fui le foyer où elle était en danger, et livrée à elle-même dans les faubourgs lyonnais. De ces travailleurs, qui peinent à finir les fins de mois et à nourrir leurs familles alors qu’ils sont sans relâche au labeur. J’ai été marqué par le nombre de messages reçus suite à ce texte. Tant de témoignages, tant de morceaux de vie, tant de parcours et de destins individuels qui se croisent, et qui pourtant jamais ne sont rendus visibles. Et parmi tous ces messages, une constante, qui va au-delà même de la précarité et de la pauvreté : l’insécurité sociale. Ce fardeau, qui pèse sur la société tout entière, qui écrase les femmes et les hommes, qui disloque progressivement le cadre d’une société unie. L’insécurité sociale, c’est quand, pour les jeunes, se loger devient un long et difficile parcours d’obstacles. Quand des discriminations au nom, à la couleur de peau, au contrat, au statut, viennent verrouiller des portes qui devraient s’ouvrir. Quand les listes d’attente dans le logement social s’allongent tant qu’il faudrait plusieurs vies pour être sûr d’y accéder un jour. Quand, pour de nombreux parents, financer les études, le logement de leurs enfants devient une angoisse constante. Quand toutes les générations se retrouvent inquiètes face au financement et à la vulnérabilité de notre régime de retraite. Les vagues de crises depuis le début du siècle — crise financière, crise migratoire, crise sanitaire, crise internationale — qui se succèdent et s’alimentent entre elles ont laissé des cicatrices profondes. Pour quelques-uns, la crise est une opportunité ; pour tous les autres c’est la goutte qui fait déborder le vase et l’ombre du déclassement généralisé qui pèse sur le corps social, sur les Françaises et les Français qui doutent chaque jour un peu plus de pouvoir offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Cette peur de l’avenir n’est pas un accident : elle procède d’une conjonction de doutes qui entament, pièce après pièce, le pacte de 1945.
Doutes sur le financement de notre protection sociale. La dette sociale est devenue une bombe à retardement, la première cause d’insécurité. Empiler des déficits sans perspective crédible de réduction, prolonger des dépenses à la dérive sans arriver à traiter la cause, tirer des traites sur les jeunes générations sans penser aux conséquences, c’est mettre en jeu la crédibilité même de la promesse sociale. Rien de durable ne se construit sur des comptes en déséquilibre. Le retour à l’équilibre à moyen terme et la soutenabilité des finances sociales sont la clé de voûte de tout l’édifice. Notre modèle ne survivra pas s’il repose sur des déficits chroniques ; laisser dériver l’assurance maladie vers des dizaines de milliards de déficit annuel, tolérer des régimes de retraite durablement dans le rouge, c’est fragiliser l’avenir même de la solidarité. La justice sociale ne peut plus s’appuyer sur la fuite en avant de la dette ; elle doit s’ancrer dans la responsabilité, dans la clarté, dans le courage budgétaire.
Doutes sur le droit de chacun à trouver une place dans la société. Notre protection a été pensée pour le salariat stable des Trente Glorieuses, alors que persiste un chômage élevé et à nouveau en progression, que se multiplient les contrats atypiques et précaires, y compris dans les fonctions publiques, et les différentes formes d’indépendants — et que se déploient de nouvelles méthodes d’organisation avec les plateformes et le télétravail. Il faut répondre aux défis d’aujourd’hui et anticiper ceux de demain : l’intelligence artificielle recomposera probablement — en profondeur — l’organisation du travail et les emplois disponibles ; les trajectoires familiales se complexifient avec la progression des foyers monoparentaux et les nouvelles configurations des ménages. Un modèle pensé pour hier ne répond plus aux réalités d’aujourd’hui et de demain.
Doutes aussi sur les conséquences de la dégradation de notre environnement, qui est devenue une source de dangers et de maladies. Il ne passe pas un jour sans que de nouvelles études ne nous alertent sur l’état de l’eau, des sols, sur la qualité nutritive des aliments ultra-transformés, sur l’impact des microparticules dans l’air de nos villes sur la santé des enfants.
« La République sociale doit anticiper, rapprocher, personnaliser, au lieu de rattraper tard et cher et d’agir de façon indiscriminée et bureaucratique. »
Dans un moment où la Sécurité sociale vacille sur ses bases, les chemins ne sont pas nombreux : soit nous laissons s’installer l’illusion d’une protection à crédit qui s’érode en silence, soit nous cédons à la société du chacun pour soi en privatisant la santé, l’enseignement, les retraites, soit nous ranimons l’élan humaniste de 1945 pour refonder notre Sécurité sociale, l’adapter aux risques du siècle et rester fidèles à l’exigence républicaine, en suivant des principes clairs pour refonder nos politiques publiques.
Le premier principe, c’est de passer d’une logique de réparation à une logique de prévention et d’accompagnement des parcours de vie. Après-guerre, il fallait indemniser, soigner, réparer ; aujourd’hui dominent les maladies chroniques, la perte d’autonomie, les transitions professionnelles, les conséquences sociales et sanitaires des dérèglements climatiques. La République sociale doit anticiper, rapprocher, personnaliser, au lieu de rattraper tard et cher et d’agir de façon indiscriminée et bureaucratique.
Deuxième principe, le dialogue social et la négociation plutôt que le passage en force, en remettant sur le métier la réforme des retraites par la négociation, avec la pénibilité, les parcours discontinus, l’équité entre générations comme points d’appui et non points d’achoppement. Il est indispensable de sortir du blocage politique qu’ont créé les dernières réformes des retraites, qui ont décrédibilisé jusqu’aux progrès qu’on pourrait accomplir, notamment avec un système de retraites par points.
Troisième principe, la transparence. Cela passe par le renforcement du droit à l’information, par la création d’un compte social unique où chacun retrouve ses droits, ses prestations et ses contributions, par une comptabilité citoyenne claire et pédagogique, par des procédures simplifiées qui rendent le droit lisible et applicable et aident les citoyens à en faire une juste application, par des dispositifs d’évaluation performants qui permettent de connaître l’impact réel des euros que nous dépensons et des politiques publiques qui sont menées.
Quatrième principe, l’augmentation de l’offre plutôt que la restriction de la demande. Dans bien des domaines, l’approche malthusienne, sous prétexte de vouloir contenir les coûts, ne voit pas les possibilités de croissance par l’investissement social. C’est le cas notamment en engageant une politique de construction massive qui desserre l’étau du logement et brise l’engrenage du déclassement ; loger, c’est libérer, et libérer, c’est protéger.
Cet exemple est fondamental. Dans les grandes villes, la crise du logement n’est pas un phénomène conjoncturel, mais résulte d’un déficit structurel et chronique de production de logements accessibles, auquel s’ajoute une rétention organisée du foncier constructible. Depuis vingt ans, la loi SRU a permis des progrès réels, mais inégaux : certaines communes ont joué le jeu, d’autres ont préféré payer des pénalités devenues, en réalité, le prix de leur refus de la mixité. Il faut désormais franchir un cap. Le quota de logements sociaux doit être relevé dans les zones où les tensions sont les plus fortes, et les sanctions doivent devenir réellement dissuasives : non plus des amendes symboliques, mais la possibilité de préemption automatique et de substitution de maîtrise d’ouvrage lorsque l’obligation n’est pas respectée. La loi doit garantir l’intérêt général face à des stratégies de contournement devenues, elles, très sophistiquées.
Cette exigence doit également s’appliquer à la production privée. Dans les métropoles et les grandes villes, il est raisonnable de prévoir qu’une proportion fixe — 20 à 30 % — de toute nouvelle construction soit réservée à des logements sociaux ou intermédiaires. Ce mécanisme, connu à l’étranger, existe déjà en France, mais seulement là où certaines municipalités l’assument politiquement. Le généraliser n’est pas une révolution idéologique : c’est reconnaître que la mixité urbaine ne se décrète pas a posteriori, elle se fabrique à la source, dans les permis de construire et dans le partage de la valeur foncière.
Enfin, il faudra regarder différemment le parc existant. La vacance de surfaces tertiaires en cœur de ville, accélérée par le télétravail et la réorganisation des bureaux, ouvre une opportunité qu’il ne faut pas laisser passer : transformer plutôt que bâtir exclusivement. Un plan national de conversion de bureaux en logements sociaux ou à loyers modérés permettrait de créer rapidement des milliers d’unités, dans des quartiers déjà dotés en services, transports et équipements publics. Il ne s’agit pas seulement de corriger un déséquilibre, mais de reconstruire une ville habitée, vivante, où le logement n’est plus une marchandise rare qui exclut et hiérarchise, mais un élément central de la citoyenneté sociale.
Refonder, c’est ensuite réparer les murs de la maison commune. La tâche de l’État social, c’est de nous protéger contre les vents extérieurs. Mais le monde a changé, le cadre économique a changé. C’est pourquoi j’ai acquis la conviction que nous devons nous concentrer sur quatre sécurités cardinales.
La première de ces sécurités concerne l’extension de la protection de la santé par l’assurance maladie. Depuis des années, le partage entre assurance maladie obligatoire et complémentaires est devenu illisible. La double couverture a engendré des coûts administratifs élevés, une complexité incompréhensible pour les assurés et des inégalités dans le reste à charge selon le statut professionnel ou l’âge. Créer une « Grande Sécurité sociale » est une option envisageable. Mais clarifier les rôles est sans doute plus pertinent : à l’assurance maladie, la prise en charge simple et automatique des soins essentiels, fondée sur l’intérêt général et l’efficacité sanitaire ; aux complémentaires, non pas un périmètre figé, mais la pleine liberté d’innover, de diversifier leurs offres, de répondre aux usages, aux préférences et aux parcours de vie. Le cœur de la réforme est d’éviter que chaque soin soit traité deux fois par deux systèmes de gestion, avec deux chaînes de facturation, deux logiques d’optimisation et, au final, deux couches de complexité. Cette clarification doit être couplée à un bouclier sanitaire limitant le reste à charge annuel d’un ménage en fonction de son revenu. Au-delà de ce seuil, tout serait pris en charge. Ce mécanisme mettrait fin à l’angoisse financière face à la maladie longue ou imprévisible. Il n’étatiserait rien, il ne bouleverserait pas les acteurs, il sécuriserait la vie des familles, des retraités modestes, des indépendants aux revenus instables. En France, la santé ne doit jamais devenir une source d’incertitude économique. Elle doit rester un droit — un droit clair, sûr, compréhensible et partagé.
La deuxième sécurité est celle du grand âge et de l’autonomie : c’est le défi central des prochaines décennies. Il faut faire de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie une caisse de Sécurité sociale à part entière, dotée de ressources stables et pérennes, adossée au réseau éprouvé des caisses d’allocations familiales pour garantir un pilotage unifié, une gestion de proximité, un financement simple et juste de l’ensemble du secteur social et médico-social. Tout doit être mis en œuvre pour assurer la sérénité, le vieillissement en bonne santé, l’inclusion dans la société avec la plus grande autonomie possible des aînés et des personnes en situation de handicap. Les familles ne doivent plus être laissées seules face à la dépendance d’un parent, au handicap d’un enfant, aux épreuves longues de la maladie.
La troisième sécurité est professionnelle : la protection ne peut plus se réduire aux aléas classiques, elle doit sécuriser les trajectoires, de l’assurance chômage à la formation continue, en ouvrant un droit effectif à la reconversion, à la montée en compétences, à la mobilité choisie. Une société apaisée se mesure à sa capacité d’adaptation sans exclusion. Les allocations chômage, fusionnées avec les crédits à la formation et d’autres ressources aujourd’hui dispersées, pourraient devenir un véritable revenu de transition, versé pendant deux ans, en accompagnant de façon beaucoup plus active la reprise d’emploi par les demandeurs d’emploi. Les collectivités locales pourraient également jouer un rôle plus important dans ce domaine.
La quatrième sécurité est environnementale : le dérèglement climatique n’est plus seulement affaire d’écologie. Il produit des inégalités, des maladies, des dommages aux maisons et aux outils de travail. Il faut dès lors organiser la prévention et l’adaptation dans les territoires, protéger les logements et les moyens de subsistance, prendre en charge les dommages sanitaires, traiter la question de l’assurabilité pour que l’accès à l’assurance ne devienne pas un privilège climatique réservé aux plus aisés, former les salariés aux nouveaux emplois et gérer socialement les impacts sectoriels qui ne manqueront pas.
Refonder, c’est enfin mettre un toit sur la maison commune pour éviter de prendre eau de toutes parts. Ce sont les garanties fondamentales qui assurent le lien de chaque Française et Français avec son État social.
Garanties d’accès d’abord, en réarmant l’hôpital tout en le rendant plus agile, en combattant les déserts médicaux — en faisant notamment appel aux nouvelles technologies —, en déployant des guichets de proximité et une juste distance au service public qui rende chaque droit effectivement accessible, à portée de trajet, de rendez-vous ou de clic. Le premier service public de proximité, ce sont les 36 000 communes qui irriguent et structurent notre pays. Il faudrait soutenir humainement et financièrement les mairies rurales en particulier et leurs services sociaux quand ils existent, en créer quand il n’y en a pas. Le développement du réseau des maisons France services sur le territoire, avec l’extension du champ des services publics partenaires, est une autre piste.
Garanties constitutionnelles ensuite, afin d’ancrer la protection sociale dans la durée et de la soustraire aux aléas des alternances et des polarisations excessives. C’est aussi par la Constitution que nous ferons entrer l’impératif climatique, l’impératif de protection des citoyennes et des citoyens dans le corpus commun. Les droits-créances y figurent déjà, au titre du Préambule, depuis 1946. Mais peut-être est-il temps désormais de débattre et d’accoucher d’une constitution de l’État social, en pendant et complément à celle de l’État régalien. C’est l’occasion de renforcer le paritarisme, la représentativité syndicale et le rôle du Conseil économique, social et environnemental. Une gouvernance repensée doit permettre de relancer le paritarisme et d’ouvrir la décision aux citoyens : représentants d’assurés élus dans les conseils, conventions citoyennes locales, panels d’usagers, évaluation participative. La confiance naît de la visibilité, de la responsabilité et du contrôle démocratique.
Garanties de financement enfin, en traitant et refinançant la dette sociale et en évitant une crise de trésorerie vers laquelle l’impéritie actuelle nous conduit, en pilotant avec rigueur l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie, en menant une lutte résolue contre la fraude à tous les étages, en adoptant une loi de financement véritablement pluriannuelle qui donne une trajectoire lisible et crédible à l’ensemble des professionnels, des assurés et des organismes et entreprises concernées. Des économies existent et sont possibles sans renier nos principes. Les exonérations de cotisations accordées aux entreprises peuvent être conditionnées à des engagements explicites d’emploi, de formation, de salaires, et reprofilées pour maximiser l’efficacité et la justice. Le maquis des minima sociaux peut être simplifié et unifié pour réduire les redondances, mieux cibler l’effort, rendre au bénéficiaire un système lisible et protecteur. Il y a beaucoup de doublons, de gaspillages et d’inefficiences dans notre vaste système de santé. Il est temps de s’y attaquer vraiment, avec pour gouverne la qualité des soins. La nécessaire réforme des retraites doit permettre de remettre celle-ci sur les rails financièrement et de résorber leurs déficits. L’une des solutions pourrait être d’intégrer au fonds souverain une part d’épargne retraite obligatoire, défiscalisée et avec des intérêts à 5 % garantis par l’État à l’échelle de la vie, et qui répondrait à une double exigence : celle de financer les transitions et l’investissement social, et celle de garantir aux Français un socle financier pour leur fin de vie.
La soutenabilité de notre protection sociale suppose de clarifier son mode de financement. Depuis trente ans, nous avons multiplié les dispositifs d’exemptions, d’assiettes dérogatoires, de compensations implicites : le système est devenu illisible et peu pilotable. Une réforme cohérente doit combiner élargissement de l’assiette, simplification des flux et mise sous règle de responsabilité collective. La nouvelle compétition mondiale, la concurrence européenne et la pression de la transformation technologique vont nous contraindre à basculer d’une taxation du travail et de la production davantage vers la consommation et les revenus du capital. C’est le sens d’un basculement progressif d’une part significative des cotisations maladie vers de telles ressources.
La question de l’équité patrimoniale doit être regardée sans faux-semblants. Il s’agit simplement d’aligner les règles du capital sur celles du revenu du travail, dans un souci de neutralité et de justice — comme, par exemple, sur des questions techniques comme l’effacement des plus-values latentes lors des successions. La plus-value accumulée au fil du temps doit ainsi être reconnue comme un revenu réel, qui participe au financement commun, à l’égal de tous les autres.
Dans le même esprit, la croissance des taxes comportementales (tabac, alcool, sodas, carburants carbonés) ne relève pas d’une logique punitive, mais d’un principe éprouvé : réduire des risques sanitaires et environnementaux dont la collectivité paie aujourd’hui le coût différé. Ces taxes doivent être prévisibles, progressives, et strictement affectées, non pas à un budget général, mais à des programmes de prévention, de santé publique, de rénovation énergétique ou de soutien à des alternatives moins nocives. L’objectif n’est pas de moraliser la vie individuelle, mais de réduire la dépense évitable qui alourdit les comptes de l’assurance maladie.
Enfin, une réforme du financement ne peut réussir sans règle de gouvernance. Inscrire dans la Constitution ou une loi organique un principe d’équilibre des comptes sociaux sur un cycle de cinq ans, avec loi de programmation pluriannuelle, permettrait de sortir du pilotage au trimestre et des ajustements précipités en fin d’exercice. Il ne s’agit pas d’imposer l’austérité en permanence : les cycles autorisent des déficits en cas de crise, mais exigent un retour à l’équilibre lorsque la conjoncture le permet. Ce cadre stabilise les anticipations, protège le financement de la santé et des retraites, et crée une responsabilité partagée : les partenaires sociaux, le Parlement et l’exécutif sont tenus d’arbitrer, et non plus de simplement constater. En reliant assiette élargie, équité patrimoniale, incitation sanitaire et règle constitutionnelle, cette réforme dessine un financement de la protection sociale qui soit juste, lisible et soutenable, c’est-à-dire capable de durer.
La lutte contre toutes les fraudes n’est pas qu’une question de chiffres, c’est d’abord une question de pacte civique. Les abus existent à chaque étage, du professionnel indélicat aux montages d’officines et de filières par de véritables escrocs professionnels, du faux indépendant aux faux arrêts de travail. Chaque fraude sape la confiance de tous et mine la République sociale peu à peu. Désormais, la tolérance doit être nulle, les contrôles renforcés et mieux coordonnés, les outils numériques mobilisés avec intelligence et discernement.
Il faut donner à la société les moyens de s’aider elle-même. C’est le deuxième pan de la protection sociale rénovée, au moins aussi important que la réforme de la vénérable « Sécu ». En effet, il est parfois désespérant de voir que chaque progrès de l’État social est comme compensé par un recul de la solidarité sociale, que chaque prise en charge par l’entraide sociale devient la justification d’un désengagement de l’État. Il faut être deux pour un tango.
La sûreté de nos vies en société, ce trésor de chaque existence, se tisse par le lien social. Il faut ranimer la société qui entoure et soutient la République.
Cela passe par un grand acte de confiance envers la société. Cela passe par le soutien à la mobilisation de la société, aux formations de premiers secours dans le cadre de la Protection civile, aux dispositifs d’entraide de quartier qu’on a vus apparaître pendant la crise du Covid, par exemple. Cela passe par la revitalisation du service civique en l’ouvrant à toutes les périodes de la vie et en rendant possible son fractionnement. Développer la philanthropie et le mécénat social comme compléments du financement public, mobiliser l’économie sociale et solidaire, soutenir le mouvement associatif, doit répondre au principe de laisser aider ceux qui peuvent et veulent aider. Les professions de santé peuvent trouver dans leur propre organisation de nouvelles approches susceptibles d’améliorer la couverture de santé de chacun. L’État ne peut avoir réponse à tout. Il doit aussi apprendre à répondre à la demande, par exemple par une ouverture progressive des droits de prescription ou du tri des besoins de santé par d’autres professionnels, infirmiers notamment, que les médecins libéraux et hospitaliers débordés — comme le Covid l’a montré pour la vaccination. Dans les quartiers prioritaires comme dans les zones rurales, il est possible de soutenir des lieux capables d’aimanter les énergies transformatrices, comme le font déjà des milliers de tiers-lieux à travers toute la France. C’est le moyen de favoriser la proximité, la rencontre, l’autonomie et le vivre-ensemble. Il faut renouer avec une politique d’intégration conçue comme un levier d’émancipation et de confiance, afin que nul ne soit laissé seul face aux épreuves de la vie. C’est ainsi que la République redevient une appartenance et que la protection cesse d’être seulement une administration pour redevenir une fraternité organisée.
« La protection sociale rénovée doit redevenir un modèle de progrès, un ciment national, une promesse tenue. Elle ne peut plus être perçue comme un simple mécanisme de transferts ou un poids budgétaire : elle doit redevenir ce qu’elle fut en 1945, une conquête collective, un levier d’émancipation, un instrument de confiance. »
C’est notamment à la nation de reconnaître et d’encourager enfin les aidants comme des acteurs essentiels de notre cohésion. Il faut mettre en œuvre un véritable droit à aider dans notre société. On peut imaginer, pour cela, d’allonger encore le congé de proche aidant des salariés, de revaloriser l’allocation journalière de proche aidant et les avantages fiscaux existants, de renforcer encore le nombre de structures de répit qui permettent aux aidants de récupérer de temps en temps, et aussi de mettre en place un chèque de formation-aidants.
Cela passe ensuite par un grand acte de confiance dans la proximité, en faisant le choix d’une décentralisation qui permette aux collectivités locales d’être non seulement des relais mécaniques de l’État social, comme elles le sont trop souvent aujourd’hui, mais d’être sa forme vivante, proche et humaine, au contact des citoyens. L’autonomie de territoires de santé peut permettre de réorganiser différemment les chaînes de continuité de soins entre des centres hospitaliers autonomes et interconnectés aux acteurs de santé de leur bassin d’activité. Faire confiance dans la proximité, cela veut dire aussi que les branches professionnelles doivent pouvoir négocier librement davantage de sujets qu’elles ne le peuvent aujourd’hui.
Cela passe enfin par un grand acte d’innovation sociale et technique, qui est l’énergie de la société pour répondre mieux aux besoins de ses membres. C’est la chance d’une époque de progrès, à condition de veiller à la distribution équitable des fruits du progrès. L’innovation technologique doit simplifier la vie des assurés, non la complexifier, et combler la fracture numérique au lieu de l’aggraver : plateformes de suivi personnalisé des droits, recours maîtrisé à l’intelligence artificielle pour faciliter l’accès aux prestations, télémédecine et objets connectés pour renforcer la prévention et l’accompagnement des malades chroniques. L’innovation sociale n’est pas moins décisive : nouveaux modes d’organisation, coconstruction avec les usagers, expérimentations locales rapidement généralisées lorsqu’elles font leurs preuves, habitats inclusifs pour les aînés, parcours d’insertion fondés sur l’accompagnement global. Même l’hôpital doit pouvoir saisir l’innovation institutionnelle : offrir un droit d’option pour passer, lorsque c’est plus efficace, au statut d’établissement privé non lucratif, avec obligation d’y recourir en cas de déficit répété, afin de sauver la mission plutôt que d’entretenir la panne.
La protection sociale rénovée doit redevenir un modèle de progrès, un ciment national, une promesse tenue. Elle ne peut plus être perçue comme un simple mécanisme de transferts ou un poids budgétaire : elle doit redevenir ce qu’elle fut en 1945, une conquête collective, un levier d’émancipation, un instrument de confiance. Dans un monde traversé par l’incertitude, elle doit être un repère stable, une garantie de dignité pour chacun, une boussole commune. Faire de la protection sociale un modèle de progrès, c’est réconcilier performance économique, justice sociale et respect de chacun ; c’est actualiser l’esprit du Conseil national de la Résistance pour le XXIᵉ siècle ; c’est rappeler que la solidarité n’est pas un supplément d’âme, mais la condition de notre cohésion, de notre prospérité et de la confiance entre les générations.
La protection sociale est l’affaire de toutes et de tous. Elle s’appuie sur les deux jambes de la République : un État fort au service d’une société solidaire. C’est la « part de souveraineté » dont parlait Jean Jaurès, et qui nous oblige un siècle après lui. C’est le grand contrat républicain avec lequel nous devons renouer, et l’horizon unique d’une société qui veut exister à nouveau.
– Dominique de Villepin