Avec les chroniques, je souhaite vous proposer un espace de réflexion, en mouvement, pour construire ensemble un projet pour la France. Si je prends la plume, c'est pour lancer le débat, soulever de nouvelles idées. J'entends que vous soyez le plus nombreux à vous en saisir, à inventer, à imaginer de nouvelles solutions pour réussir ensemble les défis du siècle. Aujourd'hui, j'ai souhaité travailler sur un impensé des politiques publiques depuis de trop nombreuses années : comment recoudre la France pour qu'il n'y ait plus, dans certains quartiers de notre pays, une République à deux vitesses ?
Le mois de novembre 2025 fut un mois de souvenirs, de commémorations et, je l'espère, de sursaut. Ouvert dans la mémoire du drame qui conduisit à la mort de Zyed et Bouna en octobre 2005, il s'est poursuivi dans la douleur en mémoire des attentats de 2015. Le cruel assassinat de Mehdi Kessaci, le même jour, fut pour la Nation tout entière un moment de deuil et de soulèvement face au narcotrafic.
Tensions policières, violence sociale, sentiment de ségrégation et rupture de dialogue entre l'Etat et ses citoyens, violence terroriste, violence mafieuse des narcotrafiquants. Ces violences, qui font partie des réalités de nos compatriotes, ne doivent pas être niées. Malheureusement, les seuls à en parler ouvertement sont ceux qui veulent enfermer la France dans un piège identitaire, sécuritaire et autoritaire dont elle peinerait à sortir. Il nous fallait de l'espoir, et le Forum Economique des Banlieues, auquel j'ai participé jeudi 27 novembre pour conclure un mois difficile, nous en a redonné.
De l'espoir, parce que la vérité des banlieues est trop souvent réduite à la violence, alors qu'elle est aussi celle d'une France vivante, solidaire, qui, alors qu'elle est une chance inouïe pour la République et pour le pays, n'occupe les gros titres que lorsqu'elle devient le terreau du trafic ou du terrorisme. Comment s'étonner que la fracture se propage quand des millions de nos concitoyens sont amalgamés dans les discours publics à ceux qui font régner chez eux la terreur ?
En vingt-cinq ans, rien n’a vraiment changé en France sur la question sociale des banlieues. Les chiffres, aussi froids que têtus, racontent la même histoire : celle d'une relégation persistante. Celle de quartiers dans lesquels la population immigrée représente 28% des habitants, presque trois fois plus que dans le reste du pays. C’est le résultat de décennies d’une politique de relégation, préférant la ghettoïsation à l’intégration des populations, rendant vaines toutes les promesses d'émancipation ; ainsi, cette ségrégation de fait conduit à une paupérisation ancrée, à un chômage qui demeure autour de 18%, à un taux de pauvreté qui atteint 44% dans les Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV), dépassant même 64% dans une vingtaine d'entre eux. Et puis, il y a la répression, ou ce qui est perçu comme tel : la mort du jeune Nahel Merzouk qui déclencha les émeutes de 2023, les contrôles policiers vécus comme un harcèlement quotidien, la dureté de la relation avec la police, liées à la persistance de la violence sociale.
« Les banlieues se retrouvent comme un écran sur lequel les romanciers du récit national viennent projeter leurs peurs et leurs fantasmes. »
Ces réalités ne sont pas isolées : elles sont le symptôme d’un fonctionnement national qui s’enraye, l’expression de l’impuissance des politiques publiques à produire du progrès, de la crispation d’un récit républicain qui a peu à peu transformé la question sociale en une question identitaire. On a glissé d’une demande de dignité vers une logique de soupçon. On a installé une stigmatisation continue qui prive des millions de nos compatriotes de la reconnaissance la plus élémentaire.
C'est le résultat d'une confusion globalisée, qui mêle notamment dans les discours identitaires le défi migratoire mondial et la question de l'inclusion de ceux qui, quelles que soient leurs origines, n'ont d'autre pays que la France. Jamais l'assimilation n'a été un ordre d'alignement identitaire ou une invitation à se renier.
Les banlieues se retrouvent ainsi comme un écran sur lequel les romanciers du récit national viennent projeter leurs peurs et leurs fantasmes. C'est ici, dans cette fixation que s'est nouée la première erreur : avoir voulu territorialiser la question sociale, comme si elle relevait d'un problème de carte, comme si tout se jouait dans la géographie. Cette territorialisation a créé une impasse. Elle a renforcé l'assignation à résidence et la stigmatisation. Nous ne parlons plus des femmes et des hommes qui habitent une ville, un quartier, un immeuble : nous parlons d'un territoire, d'une zone, d'un ensemble résidentiel. Comme s'il ne s'agissait pas de vies, mais de frontières tracées sur un bout de papier.
D’un faux diagnostic naissent fatalement de fausses solutions.
L'idée que, si le problème est territorial, alors l'urbanisme viendrait miraculeusement faire disparaître les soucis. Qu'il suffirait de rénover mieux, de reconstruire davantage. On a misé sur l'effet ANRU, comme si les bâtiments, seuls, pouvaient réparer le destin.
L'idée que, si le problème est territorial, toutes les solutions devraient se trouver dans ce territoire, comme s'il s'agissait de petits pays dans le pays, d'enclaves, dotées de leur propre économie, de leur propre pyramide sociale, de leurs propres institutions.
L'idée que, si le problème est territorial, alors ce territoire doit être administré sous le régime de l'exception, placé sous une forme de tutelle d'Etat qui contourne le droit commun.
Ce faux diagnostic, ces fausses solutions, ont alimenté une spirale de stigmatisation. On a enfermé des populations entières dans un périmètre social et mental, dans une conception réduite d'eux-mêmes et de leur vie. On a encouragé les logiques communautaires en réduisant ces espaces à des mondes séparés fonctionnant en vase clos. On a laissé prospérer l'idée solidement ancrée d'une économie parallèle qui fonctionnerait « pour les banlieues, par les banlieues », comme s'il existait des circuits autonomes.
On a enfermé aussi ceux qui vivent à l’extérieur de ces territoires, en nourrissant les fantasmes de territoires interdits et inaccessibles. Cela a nourri l'exagération permanente des réalités souvent mal connues de ceux qui en parlent. Une vision en noir et blanc qui empêche une politique fine, souple, circonstanciée, où les habitants des banlieues ne seraient plus enfermés dans des caricatures, tantôt cibles, tantôt responsables.
Le point commun, c’est l’anomalie, l’idée d’une normalité impossible qui justifierait toutes les logiques d'exception. Pourtant, la demande, criante, unanime, est partagée dans tous les Quartiers Prioritaires : la République, toute la République, rien que la République. Profitant de la radicalisation des regards et de l'extension du domaine de la logique séparatiste, les banlieues sont devenues le laboratoire précoce de la politique identitaire. Le fantasme nourrit la stigmatisation : drogue, émeutes, images anxiogènes, islamisme, culture de la peur. Les uns s'en nourrissent pour exalter une « Nouvelle France », qui n'est que le pendant mortifère d'une « Vieille France » fantasmée et imaginaire. La République, pourtant, ne reconnaît qu'un seul peuple français, fait de brassages et d'accueil, et qui a construit son existence autour du récit fondateur d'un projet partagé d'universel.
Alors, les banlieues symbolisent avant tout un échec de l'Etat. Elles ont moins de services publics alors qu'elles auraient besoin de plus. Moins de police, moins de médecins, moins de professeurs, moins d'agents administratifs. Les pathologies longues y sont plus fréquentes, la Covid y a plus frappé, et près d'une femme sur deux ne s'y dit pas en bonne santé. C'est près de 16 points de plus qu'ailleurs. La mortalité prématurée y est 67% plus élevée que dans le reste du pays. Dans les interstices laissés vides par le recul de l'Etat, des formes de « services publics parallèles » se sont imposés : narcotrafiquants, réseaux islamistes, prospèrent comme la pègre aux Etats-Unis ou la Mafia en Italie là où l'Etat ne remplit plus sa tâche. Conduisant à ce que l'on sait : l'éruption régulière de violences entretient l'impression d'un état d'urgence permanent.
« Nous devons passer d'une logique de territoires à une logique de parcours, centrée sur les personnes. »
L'illusion centrale est de croire qu'en cantonnant les habitants, on contiendrait aussi les problèmes. Mais les problèmes, jamais, ne se bornent aux frontières qu'on leur dessine. Il ne suffit pas de dessiner des barrières sur le sol pour que le lion ne s'échappe. La peur ne naît pas en banlieue. Elle surgit dans les centre-villes, dans cette inquiétude persistante du déferlement, du débordement. Or, le confinement territorial aggrave tout : il concentre, il durcit, il amplifie.
C'est pourquoi je crois que nous avons à ouvrir trois chantiers décisifs.
Premier axe, qui conditionne la méthode même du sursaut : il est temps d'intégrer les banlieues à la République en sortant de la logique d'urgence et d'exception, pour revenir au droit commun.
Remettre les banlieues dans le droit commun, c'est cesser d'appliquer une logique territoriale pour appliquer une logique humaniste centrée sur les personnes. Nous devons passer d'une logique de territoires à une logique de parcours, où que ce soit, dans les banlieues des grandes métropoles ou dans les petites villes en déshérence.
Familles monoparentales, les jeunes qui ne sont ni étudiants, ni employés, ni en formation, personnes âgées isolées, mineurs non accompagnés, victimes de la grande précarité. Nous ne ferons pas sauter les digues qui enferment la France dans le piège identitaire et dans la tentation du séparatisme si nous poursuivons le projet d'un service public à deux vitesses.
Cela requiert d'évaluer et de mettre fin aux zonages inefficaces, de rehausser l'offre de services publics au niveau national : police, éducation, justice, santé, pour que tous les Français aient accès aux mêmes services partout, sans considération géographique ni sociale, de développer les antennes de police municipale avec une dotation de sécurité locale attribuée aux maires.
L'école est au coeur de cette restauration du droit commun. Or, c'est là où l'indice de position sociale est le plus bas qu'elle vacille le plus fort. En Seine-Saint-Denis, il manque deux médecins scolaires sur trois. Le poids de l'origine sociale sur les résultats scolaires, dans la France des hussards noirs et de l'école gratuite et obligatoire, est plus lourd que dans la plupart des pays comparables. Dans cette logique de parcours et de dézonage, nous pourrons bâtir des collèges et des lycées d'excellence, avec internat, accessibles dès la sixième, à équidistance des centres et des banlieues. Il ne s'agit plus, comme c'est le cas depuis trop d'années, d'arracher quelques élus à leur quartier, mais de leur offrir à tous un horizon commun.
Deuxième axe : l'intégration spatiale. Puisqu'il s'agit de sortir de la logique de territoires, il faut aussi dire que la banlieue n'est pas une citadelle et qu'elle doit être traitée à égalité avec tous les territoires de la République. Tant que Paris pourra se raconter comme détachée de la Seine-Saint-Denis, rien ne sera réglé. La métropole doit redevenir la cheffe de file des politiques de la ville, appuyée par un conseil des municipalités de banlieue, pour impulser, évaluer, corriger. C'est l'une des formes de décentralisation auquel l'Etat doit se soumettre, et s'il doit garder la main sur les aspects régaliens, il est essentiel de faire confiance à ceux qui sont le plus proche de la vie de nos concitoyens pour trouver les solutions adaptées.
C'est à ce niveau que les projets d'accès à l'emploi, de formation, de mobilité, prennent sens. Il faudra une péréquation fiscale assumée. Les flux illicites, de drogue, de prostitution, de contrebande, nous rappellent déjà que les banlieues servent de supermarché aux centres-villes. À l'Etat d'organiser la compensation. Il faudra aussi une politique des transports qui rouvre, plutôt qu'elle n'isole. L'enclavement n'est jamais neutre : il fabrique l'opacité, l'exclusion, l'angoisse. Le soutien de l'Etat aux projets d'aménagement d'infrastructures doit être conditionné à la mobilité réelle des habitants, et si des progrès apparaissent depuis vingt-cinq ans, notamment avec le Grand Paris, le travail est loin d'être achevé. À Marseille, où les Quartiers Prioritaires de la Ville sont intra-muros, des quartiers entiers sont encore enclavés, et certains enfants des Quartiers Nord n'ont jamais vu le Vieux-Port tant le réseau de transports n'a pas été correctement pensé. Enfin, il faut encourager la mobilité quotidienne et résidentielle, lutter contre la « douane intérieure » des contrôles au faciès. Les récépissés ne sont pas un totem administratif, mais un outil de confiance.
Troisième axe : la mobilité sociale. Faire des QPV des « sas », pas des « nasses », avec un objectif fort : que rester soit un choix, que partir soit une liberté. Ainsi, les droits des personnes doivent être au coeur des politiques publiques, et nous devons agir pour sortir de la spirale de la relégation et de l'absence d'horizon. Il faut donner de nouvelles perspectives de carrière, rendre désirables les chemins de l'emploi. Parce qu'il faut bien sûr des entrepreneurs, et je salue les nombreuses initiatives, comme le Forum Economique des Banlieues, qui accompagnent les jeunes qui souhaitent lancer leur entreprise ou leur activité d'indépendant. Mais cela ne peut pas non plus être la seule promesse d'émancipation. Il faut redonner l'envie d'être professeur, et l'éducation nationale en a besoin, policier, et cela permettrait de renouer le lien avec la population, fonctionnaire, avocat, ouvrier qualifié.
Cela nécessite d'élargir les horizons possibles. Par des campagnes actives de recrutement dans la fonction publique, par la création d'un fonds d'investissement à impact social pour appuyer des projets portés par les habitants eux-mêmes à partir d’une logique d’accompagnement, de développement et d’évaluation des initiatives d’économie sociale et solidaire, par des pactes sociaux formés avec les grandes entreprises sur un principe simple : si elles bénéficient d’exonérations, elles doivent en retour former et embaucher les jeunes des quartiers populaires et des zones rurales. La logique de parcours et d'accompagnement des personnes doit nous mener à la création d'une banque nationale de stages et de premiers emplois, et un véritable accompagnement avec des formations courtes et qualifiantes.
Recoudre la France, redonner du sens à l'unité de la Nation, pour rendre aux femmes et aux hommes qui vivent dans les banlieues la dignité élémentaire de tout citoyen, c'est emprunter ces trois chemins. Il ne s'agit ni d'un plan de rattrapage ni d'une nouvelle politique de secteur qui colle des rustines sur des pneus usés. Il s'agit de restaurer un principe simple : la République est une promesse qui ne trie pas entre ses enfants. Une promesse que nous n'avons pas tenue partout, mais que nous avons le devoir de tenir dorénavant.
– Dominique de Villepin